LES JESUITES DANS LA SOCIETE EUROPEENNE(suite)
9 LES ANNEES D'AVANT-GUERRE
Ainsi, comme l'écrit l'abbé Brugerette :
« Sous l'image de Jésus crucifié, symbole divin de l'idée de justice, « La Croix » avait coopéré avec passion à l'oeuvre du mensonge et au crime contre la vérité, le droit et la justice. » (106)
Cette dernière avait cependant triomphé, à la fin, et l'abbé Frémont, qui ne craignait pas d'évoquer à propos de l'Affaire la sinistre croisade suscitée par Innocent III contre les Albigeois, se montrait bon prophète quand il disait :
« Les catholiques triomphent et s'imaginent qu'ils vont renverser la République sous la haine des Juifs. Ils ne renverseront qu'eux-mêmes, je le crains. » (107)
En effet, l'opinion une fois éclairée, la réaction était fatale. Ranc tirait la leçon de l'Affaire en s'écriant : « Ou la République brisera le pouvoir congréganiste ou elle sera étranglée ». En 1899, un ministère « de défense républicaine » est constitué : le Père Picard, supérieur des Assomptionnistes, le Père Bailly, directeur de « La Croix » et dix autres religieux de cet Ordre passent en jugement devant le tribunal correctionnel de la Seine pour infraction à la loi sur les associations. La Congrégation des Assomptionnistes est dissoute.
Waldek-Rousseau, président du Conseil, déclare dans un discours à Toulouse, le 28 octobre 1900 :
« Dispersés, mais non supprimés, les Ordres religieux se sont reformés plus nombreux et plus militants, couvrant le territoire du réseau d'une organisation politique dont un procès récent a montré les mailles innombrables et serrées. »
Enfin, en 1.901, une loi est votée, disposant qu'aucune congrégation ne peut se former sans autorisation, et que celles qui ne l'auront pas demandée dans les délais légaux seront dissoutes de plein droit.
Ce sont ces dispositions si naturelles de la part des pouvoirs publics, dont le devoir est de contrôler les associations fondées sur le territoire national, (lui seront présentées aux catholiques comme un intolérable abus. « Charbonnier est maître chez lui ». dit-on ; mais ]'Eglise ne l'entend pas de cette oreille : le droit commun n'est pas pour elle.
La résistance opposée par les religieux à l'application de la loi suffirait à elle seule à montrer combien celle-ci était nécessaire. Cette résistance lie fera qu'affermir l'attitude du gouvernement, en particulier sous le ministère Combes, et l'intransigeance de Rome, surtout lorsque Pie X aura succédé à Léon amènera la loi de 1904, supprimant les congrégations enseignantes.
Dès lors, les frictions ne vont pas cesser entre le gouvernement français et le Saint-Siège. L'élection du nouveau pape s'est faite, d'ailleurs, dans des conditions significatives.
« Léon XIII s'éteint le 20 juillet 1903. Le conclave réuni pour désigner son successeur, donne, à la suite de plusieurs tours de scrutin, 29 voix au cardinal Rampolla, - il en faut 42 pour être élu -, lorsque le cardinal autrichien Puzyna se lève et fait une déclaration par laquelle Sa Majesté apostolique l'Empereur d'Autriche, roi de Hongrie, prononce officiellement l'exclusive à l'égard du secrétaire d'Etat de Léon XIII. On sait que le cardinal Rampolla est francophile. » (108).
C'est le cardinal Sarto qui est élu. Par la manoeuvre de l'Autriche, qui s'est substituée au Saint-Esprit pour « inspirer » les conclavistes, cette élection est une victoire pour les Jésuites. En effet, le nouveau Pontife, que l'on a défini comme un mélange de « curé de village et d'archange au glaive de feu », est le plus parfait « intégriste » que l'Ordre pouvait souhaiter. Ecoutons ses paroles, citées par M. Adrien Dansette :
« Quand on aime le pape, on ne limite pas le champ « où il peut et doit exercer sa volonté. » (109)
Ou encore, dans sa première allocution consistoriale :
« Nous ne cacherons pas que nous choquerons quelques personnes en disant que Nous nous occuperons nécessairement de politique. Mais quiconque veut juger équitablement voit bien que le Souverain Pontife, investi par Dieu d'un magistère suprême, n'a pas le droit d'arracher les affaires politiques du domaine de la foi et des moeurs. » (110)
Ainsi Pie X. dès son accession au trône de Saint Pierre, manifestait publiquement que, pour lui, l'autorité du pape doit s'étendre à tous les domaines, et que le cléricalisme politique est non seulement un droit, mais un devoir. Au reste, il désignait bientôt comme secrétaire d'Etat un prélat espagnol de trente-huit ans, Mgr Merry del Val, aussi « intégriste » que lui-même et passionnément germanophile et francophobe. On n'est pas surpris de cet état d'esprit, quand on lit sous la plume de l'abbé Frémont :
« Merry del Val, que j'ai connu au Collège romain « était l'enfant chéri des Jésuites. » (111)
Les relations du Saint-Siège avec la France ne tardèrent pas à se ressentir de ce choix. D'abord, ce fut la nomination des évêques par le pouvoir civil qui donna lieu. à un conflit.
« Avant la guerre de 1870, le Saint-Siège n'apprenait le nom des nouveaux évêques que par leur nomination. Le pape conservait la ressource, si l'un d'eux ne lui agréait pas, de l'empêcher de faire l'évêque en ne lui conférant pas l'institution canonique. En fait, les difficultés étaient exceptionnelles parce que les gouvernements, sous quelque régime que ce fût, avaient à coeur de nommer des candidats dignes de la fonction épiscopale ». (112)
Dès que Pie X a ceint la tiare, les nominations des nouveaux évêques sont, pour la plupart, refusées par Rome. D'ailleurs, le nonce à Paris, Lorenzelli, est, nous dit M. Adrien Dansette, « un théologien égaré dans la diplomatie et furieusement hostile à la France ». Un de plus dira-t-on, il n'y a rien là qui surprenne. Mais un tel choix pour un tel poste montre bien qu'elles étaient les dispositions de la Curie romaine à l'égard de notre pays.
Cette hostilité systématique allait s'exprimer plus clairement encore en 1904, à l'occasion du voyage à Rome de Nil. Loubet, président de la République, lequel allait rendre la visite que lui avait faite récemment à Paris le roi d'Italie Victor-Emmanuel III.
M. Loubet désirait être reçu aussi par le pape. Mais la Curie romaine lui opposa un prétendu « invincible protocole ». « Le pape ne pouvait, disait-il, recevoir un chef d'Etat qui, en rendant visite au roi d'Italie à Rome, semblait reconnaître pour légitime l' « usurpation » de cet ancien Etat pontifical. Or il y avait des précédents : à deux reprises, (en 1888 et en 1903), un chef d'Etat - et non des moindres - avait été reçu à Rome à la fois par le roi d'Italie et par le pape. Il est vrai que ce visiteur n'était pas un président de République, mais l'empereur d'Allemagne Guillaume II... Il en avait d'ailleurs été de même pour Edouard VII, roi d'Angleterre, et pour le Tsar.
L'intention offensante de ce refus était donc évidente, et encore soulignée par une note adressée aux diverses chancelleries par le secrétaire d'Etat Merry del Val. Un auteur catholique, M. Charles Ledré, écrivait récemment à ce propos :
« La diplomatie pontificale pouvait-elle ignorer le rapprochement d'importance décisive qui, derrière la visite du président Loubet à Rome, achevait de prendre corps ? ».(113)
Certes, on savait fort bien au Vatican qu'il s'agissait de détacher l'Italie de ses partenaires de la Triplice : l'Allemagne et l'Autriche-Hongrie, ces deux puissances germaniques en qui l'Eglise romaine voyait ses meilleurs bras séculiers. C'était même là tout le noeud de, l'affaire. Aussi la mauvaise humeur du Vatican éclatait-elle à tout propos.
D'autres conflits allaient surgir au sujet d'évêques français considérés à Rome comme trop républicains. Enfin, las des difficultés sans cesse renaissantes en raison des infractions du Vatican aux termes du Concordat, le gouvernement français mettait fin, le 29 juillet 1904, « à des relations qui, par la volonté du Saint-Siège, se trouvaient être sans objet ».
La rupture des relations diplomatiques devait logiquement conduire, peu après, à la séparation de l'Eglise de l'Etat.
« Nous trouvons aujourd'hui normal, écrit M. Adrien
Dansette, que la France entretienne des relations diplomatiques avec le Saint-Siège et que l'Etat et l'Eglise vivent sous le régime de la séparation. Les relations diplomatiques s'imposent parce que la France doit être représentée partout où elle a des intérêts à défendre, en dehors de toute considération doctrinale. La séparation ne s'impose pas moins parce que, dans une démocratie fondée sur la souveraineté d'un peuple divisé de croyances, l'Etat ne doit à l'Eglise que la liberté ». (114)
Et cet auteur ajoute : « Voilà du moins l'opinion communément admise ».
On ne peut que se rallier, en effet, à cette opinion raisonnable, mais sans oublier que la papauté, quant à elle, est bien loin de la partager. Elle n'a cessé de proclamer sa primauté sur l'histoire civile, tout au long de son histoire. et, à défaut de pouvoir l'imposer ouvertement dans les temps modernes, elle s'est efforcée de l'assurer d'une manière occulte par l'action de son armée secrète, la Compagnie de Jésus.
« C'est d'ailleurs l'époque où le Père Wernz, général de cet Ordre, écrit :
« L'Etat est soumis à la juridiction de l'Eglise, en vertu de laquelle l'autorité laïque est réellement soumise à l'autorité ecclésiastique et tenue à l'obéissance ». (115)
C'est la doctrine même de ces champions intransigeants de la théocratie, conseillers autant qu'exécutants, qui se sont imposés au Saint-Siège. de telle sorte qu'il serait bien vain aujourd'hui de vouloir distinguer, si peu que ce soit, le « pape noir » du « pape blanc ». En fait ils ne font qu'un. Et parler de politique vaticane, c'est désigner tout uniment la politique des Jésuites.
Avec bien d'autres observateurs qualifiés, l'abbé Frémont le constate en ces termes : « Les Jésuites dominent au Vatican ». (116)
Devant l'opposition irréductible que la Compagnie des Jésuites, toute-puissante dans l'Eglise, fait à la République, celle-ci est donc fatalement amenée à voter la loi de Séparation, avec divers amendements, de 1905 à 1908. Cette loi ne tend nullement à la spoliation des biens des églises et des immeubles réservés au culte. Les fidèles peuvent se constituer, pour les gérer, en associations « cultuelles», dirigées par le curé. Que va faire Rome ? se demande-t-on.
« Par l'encyclique « Vehementer » (11 février 1906), Pie X a condamné le principe de la séparation et le principe des cultuelles. Mais va-t-il au-delà des principes » ? (117)
On sera bientôt fixé. Malgré l'avis de l'épiscopat français, il rejette, le 10 août 1906, tout accommodement par l'encyclique « Gravissimo ».
C'est une nouvelle déception pour les catholiques libéraux :
« Quand je pense, s'écrie Brunetière, que ce que l'on refuse aux catholiques français, avec la certitude de déchaîner la guerre religieuse dans notre pauvre pays qui aurait tant besoin de paix, on l'accorde aux catholiques allemands, et que les associations cultuelles allemandes fonctionnent d'ailleurs depuis trente ans à la satisfaction de tous, je ne puis me défendre comme patriote, autant que comme catholique, dune réelle indignation ». (118)
Il y eut quelques troubles, en effet, lors des inventaires des biens ecclésiastiques notamment, mais non une guerre religieuse... Malgré les excitations des ultramontains, les populations, dans leur ensemble, virent avec calme revenir à l'Etat des immeubles dont I'Eglise avait préféré abandonner la possession, plutôt que de consentir aux mesures conciliantes prévues par la loi.
L'écrivain Brunetière comprenait-il pleinement, alors, la raison de cette différence de traitement dont usait le Saint-Siège, entre les catholiques français et les catholiques allemands La première guerre mondiale devait en révéler toute la signification.
Tandis que les Jésuites avaient efficacement travaillé, par l'Affaire Dreyfus, à diviser les Français et à affaiblir le prestige de notre armée, en Allemagne ils agissaient tout à l'inverse.
Bismarck lui-même, qui avait déclenché naguère le « Kulturkampf » contre l'Eglise catholique, était comblé de faveurs par celle-ci. C'est ce que nous dit - et aussi nous explique - l'écrivain catholique, M. Joseph Rovan :
« Bismarck sera le premier protestant à recevoir l'Ordre du Christ avec brillants, une des plus hautes distinctions de l'Eglise. Le gouvernement allemand laisse publier par des journaux à sa dévotion que le chancelier serait prêt à soutenir efficacement les prétentions du pape à une restauration partielle de son autorité temporelle». (119)
« En 1886, le Centre - parti catholique allemand - était hostile aux projets militaires présentés par Bismarck. Léon XIII intervint dans les affaires intérieures allemandes en faveur de Bismarck. Son secrétaire d'Etat écrivit au nonce de Munich: « En vue de la révision prochaine de la législation religieuse qui, nous avons des raisons de le penser, sera effectuée de façon conciliante, le Saint-Père souhaite que le Centre favorise dans toute la mesure du possible le projet de Septennat militaire. » (120)
Voici ce qu'écrit encore Joseph Rovan:
« La diplomatie allemande intervient c'est déjà une vieille habitude - au Vatican pour que le pape exerce son influence sur le Zentrum (parti catholique) dans un sens favorable aux projets militaires... Les catholiques allemands vont parler de la grande « mission politique » de l'Allemagne, qui est en même temps une mission morale universelle... Le « Zentrum » se rend également responsable de la prolongation d'un règne qui, de rodomontades en faiblesses et de discours belliqueux en armements navals, finira par conduire l'Allemagne à la catastrophe Le « Zentrum » entre dans la guerre (de 1914) convaincu du bon droit, de la pureté et de la rectitude morale des dirigeants de son pays, de la coïncidence de leur programme et de leur plan avec les plans de la justice éternelle». (121)
La papauté, comme on le voit, avait fait le nécessaire pour asseoir cette conviction. D'ailleurs, ainsi que le disait Mgr Fruhwirth en 1914 :
« L'Allemagne est l'élément sur lequel le Saint-Père peut et doit fonder de grandes espérances. »