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LE CYCLE INFERNAL(Suite)


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6 LES CAMPS DE LA MORT ET LA CROISADE ANTISEMITE

A quel point les catholiques étaient les maîtres dans l'Allemagne nazie, on ne tarda pas à s'en. apercevoir - et aussi avec quelle rigueur y étaient appliqués certains « hauts principes de la papauté ».

Les libéraux et les Israélites eurent tout loisir de se convaincre que ces principes, comme le proclament d'ailleurs les voix les plus orthodoxes, ne sont nullement périmés. A Auschwitz, Dachau, Belsen, Büchenwald, et autres camps de la mort, lente ou rapide, fut largement « traduit en pratique » le droit que s'arroge l'Eglise romaine d'exterminer ceux qui la gênent.

On vit s'appliquer assidûment à cette oeuvre pie la Gestapo d'Himmler, « notre Ignace de Loyola » - cette organisation toute puissante, à laquelle l'Allemagne tant civile que militaire, dut se soumettre « perinde ac cadaver».

 

Le Vatican, il va sans dire, entend bien se laver les mains de ces horreurs. Recevant le Docteur Nerin F. Gun, journaliste suisse et ancien déporté, qui s'étonnait que le pape ne fût pas intervenu, au moins par des secours en faveur de tant de malheureux, Sa Sainteté Pie XII avait le front de répondre :

« Nous savions que, pour des raisons politiques, de violentes persécutions avaient lieu en Allemagne, mais Nous ne fûmes jamais informé sur le caractère inhumain de la répression nazie. » (124)

 

Et cela, alors que le speaker de la Radio vaticane, le R.P. Mistiaen, a déclaré qu'il recevait des « documents écrasants » sur les cruautés des nazis ». (125)

Sans doute, le Saint-Père n'était-il pas mieux informé sur ce qui se passait dans les camps de concentration oustachis, malgré la présence à Zagreb de son propre légat.

Une fois, cependant, on put voir le Saint-Siège s'intéresser au sort de certains déportés. Il s'agissait de 528 missionnaires protestants, survivants de tous ceux que les Japonais avaient fait prisonniers dans les îles du Pacifique et internés dans des camps de concentration aux Philippines. M. André Ribard, dans son excellent livre, « 1960 et le secret du Vatican », révèle ce que fut l'intervention pontificale à l'égard de ces malheureux.

« Le texte en figure sous le numéro 1591, daté de Tokio le 6 avril 1943, dans un rapport du Département des Affaires religieuses pour les territoires occupés, dont j'extrais le passage suivant : il exprimait le désir de I'Eglise romaine de voir les Japonais poursuivre leur politique et empêcher certains propagateurs religieux de l'erreur, de retrouver une liberté à laquelle ils n'ont aucun titre. » (126)

 

Du point de vue « chrétien », cette démarche charitable se passe de tout commentaire, mais n'est-elle pas significative du seul point de vue politique ? En Slovaquie - on s'en souvient - Mgr Tiso, le gauleiter jésuite, avait toute licence, lui aussi, de persécuter les «frères séparés», bien que l'Allemagne, dont son Etat était le satellite, fût en majorité protestante. Cela en dit long sur l'influence de l'Eglise romaine dans le Reich hitlérien !

Nous avons vu, également, la part prise par les représentants de cette Eglise en Croatie, dans l'extermination des orthodoxes.

Quant à la croisade anti-juive, chef-d'oeuvre de la Gestapo, il peut paraître superflu de revenir sur le rôle qu'y joua Rome, après avoir relaté les exploits de Mgr Tiso, le premier fournisseur des chambres à gaz et des fours crématoires d'Auschwitz. Ajoutons pourtant à ce dossier quelques documents caractéristiques.

Voici d'abord une lettre de M. Léon Bérard, ambassadeur du gouvernement de Vichy auprès du Saint-Siège :

 

Monsieur le Maréchal Pétain,

« Par votre lettre du 7 août 1941, vous m'avez fait l'honneur de me demander certains renseignements touchant les questions et les difficultés que pouvaient soulever, du point de vue catholique romain, les mesures que votre gouvernement a prises à l'égard des Juifs. J'ai l'honneur de vous adresser une première réponse où je constatais que jamais il ne m'avait été rien dit au Vatican qui supposât, de la part du Saint-Siège, une critique ou une désapprobation des actes législatifs ou réglementaires dont il S'agit... » (127)

 

La revue « L'Arche », rappelant cette lettre dans un article intitulé « Les Silences de Pie XII », fait état d'un rapport postérieur et complémentaire de M. Léon Bérard, adressé à Vichy le 2 septembre 1941 :

« Y a-t-il contradiction entre le Statut des Juifs et la doctrine catholique ? Une seule, et Léon Bérard le signale respectueusement au chef de l'Etat. Elle tient à ce que la loi du 2 juin 1941 définit le Juif par référence à la notion de race... L'Eglise (écrit l'ambassadeur de Vichy) n'a jamais professé que les mêmes droits devaient être accordés ou reconnus à tous les citoyens... Comme quelqu'un d'autorisé me l'a dit au Vatican, il ne vous sera intenté nulle querelle pour le Statut des Juifs. » (128)

 

Voilà, « traduite dans la pratique », la terrible encyclique « Mit brennender Sorge » contre le racisme, dont les apologistes se gargarisent à l'envi :

Mais il y a mieux, toujours « dans la pratique ». On lit plus loin, dans l'ouvrage de M. Léon Poliakov:

« La proposition d'une démarche commune, formulée par l'Eglise protestante de France lors des rafles (la chasse aux Juifs) de l'été 1942, fut repoussée par les dignitaires de l'Eglise catholique » (129).

Bien des Parisiens se souviennent encore de ces rafles, à l'issue desquelles les enfants juifs, arrachés à leurs mères, étaient expédiés par convois spéciaux vers les crématoires d'Auschwitz. Ces déportations d'enfants sont confirmées, entre autres pièces officielles, par une note de service du SS Haupsturmführer Danneker, en date du 21 juillet 1942.

 

L'affreuse insensibilité de l'Eglise romaine - et, en premier lieu, de son chef - inspirait, naguère encore, ces lignes vengeresses à la revue « L'Arche » précitée: « Pendant cinq ans le nazisme put commettre l'outrage, la profanation, le blasphème, le crime. Pendant cinq ans il put massacrer six millions de Juifs. Parmi ces six millions, il y avait 1.800.000 enfants. Qui donc, mais qui donc avait dit un jour : Laissez venir à moi les petits enfants? Qui donc ? Laissez-les venir à moi, afin que je les égorge. Au pape militant avait succédé un pape diplomate. »

 

Du Paris occupé, veut-on passer à Rome, occupée aussi par les Allemands après la défaite italienne ? Voici un message adressé à von Ribbentrop, ministre des Affaires étrangères nazi :

« Ambassade allemande auprès du Saint-Siège Rome, le 28 octobre 1943.

« Bien que pressé de toutes parts, le pape ne s'est laissé entraîner à aucune réprobation démonstrative de la déportation des Juifs de Rome. Encore qu'il doive s'attendre à ce que cette attitude lui soit reprochée par nos ennemis et qu'elle soit exploitée par les milieux protestants des pays anglo-saxons dans leur propagande contre le catholicisme, il a également tout fait dans cette question délicate pour ne pas mettre à l'épreuve les relations avec le gouvernement allemand... »

Signé : Ernst von Weiszaeker (130).

 

C'est de ce baron von Weiszaeker - poursuivi comme criminel de guerre « pour avoir préparé des listes d'extermination » - que « Le Monde » du 27 juillet 1947, relatant sa carrière, écrivait :

« Sentant venir la défaite allemande, il s'était fait nommer au Vatican et en avait profité pour travailler en contact étroit avec la Gestapo. »

 

Quant à ceux de nos lecteurs dont la religion serait encore insuffisamment éclairée, qu'ils veuillent bien prendre connaissance d'une autre pièce officielle allemande, faisant état des dispositions du Vatican - et de la Compagnie des Jésuites - à l'égard des Juifs, dès avant la guerre.

« Il n'est pas sans intérêt pour caractériser l'évolution des Etats-Unis dans le domaine de l'antisémitisme, de savoir que les auditeurs du « prêtre de la radio », le Père (jésuite) Coughlin, bien connu pour son antisémitisme, dépassent 20 millions. » (131)

 

L'antisémitisme militant des Jésuites aux Etats-Unis, comme partout ailleurs, ne saurait surprendre de la part de ces ultramontains, puisqu'il est dans le droit fil de la « doctrine ». Ecoutons à ce sujet M. Daniel Rops, de l'Académie française, auteur spécialisé dans la littérature pieuse et qui ne publie que sous « l'Imprimatur » . On lit dans un de ses ouvrages les plus connus, « Jésus en son temps », paru en 1944, sous l'occupation allemande :

« Au long des siècles, sur toutes terres où s'est dispersée la race juive, le sang retombe et éternellement, le cri de meurtre poussé au prétoire de Pilate couvre un cri de détresse mille fois répété. Le visage d'Israël persécuté emplit l'Histoire, mais il ne peut faire oublier cet autre visage sali de sang et de crachats, et dont la foule juive, elle, n'a pas eu pitié. Il n'appartenait pas à Israël, sans doute, de ne pas tuer son Dieu après l'avoir méconnu, et, comme le sang appelle mystérieusement le sang, il n'appartient peut-être pas davantage à la charité chrétienne de faire que l'horreur du pogrom ne compense, dans l'équilibre secret des volontés divines, l'insoutenable horreur de la Crucifixion. » (132)

 

Que cela est bien dit ! En somme, de cette prose évangélique il ressort clairement ceci, en langage vulgaire : Si les Juifs passent aujourd'hui par millions dans les chambres à gaz et les fours crématoires d'Auschwitz, de Dachau et d'ailleurs, il n'y a pas lieu de crier au scandale Ils l'ont bien mérité. On ne le leur envoie pas dire. Leur malheur est l'effet des « volontés divines », et « la charité chrétienne » s'égarerait en s'exerçant à leur profit.

 

L'éminent professeur M. Jules Isaac, président de l'Amitié judéo-chrétienne, citant ce passage, s'écrie :

« Phrases redoutables, phrases impies, elles-mêmes d'une insoutenable horreur », que vient aggraver encore une note où il est dit : « Parmi les Juifs actuels..., un certain nombre... essaient de rejeter de leurs épaules le poids de cette lourde responsabilité.... Sentiments honorables, mais on ne va pas en sens inverse de l'Histoire... et le poids terrible dont (la mort de Jésus) pèse sur le front d'Israël n'est pas de ceux qu'il appartient à l'homme de rejeter. » (133)

 

M. Jules Isaac signale dans une note que les phrases incriminées ont été modifiées par l'éditeur « dans les plus récentes éditions» de ce livre édifiant - c'est-à-dire après la libération. Chaque chose « en son temps les crématoires étaient passés de mode.

Ainsi, de l'affirmation doctrinale des hauts principes de la papauté, jusqu'à leur traduction en pratique par Himmler, « notre Ignace de Loyola », la boucle est bien bouclée - et, ajouterons-nous l'antisémitisme quasi démentiel dit Führer y perd beaucoup de son mystère.

Mais - pour revenir sur ce sujet - n'est-ce pas la figure de ce déroutant personnage qui se trouve éclairée d'autant ?

Que n'a-t-on pas imaginé, avant la guerre, pour tenter d'expliquer l'évidente disproportion entre l'homme et l'ampleur de son rôle ! Il y avait là un trou, un vide logique, parfaitement senti par l'opinion. Pour le combler, des légendes couraient, qui ne furent pas toujours lancées, apparemment, sans un secret dessein de diversion. On évoqua les sciences occultes : des mages orientaux, des astrologues, assurait-on, inspiraient le somnambulique ermite de Berchtesgaden. Et le choix. comme insigne du parti nazi, de la croix gammée, ou svastika, originaire de l'Inde, semblait corroborer la thèse.

 

M. Maxime Mourin a fait justice de cette dernière assertion :

« Adolf Hitler avait fréquenté l'école de Lambach, servi comme enfant de choeur dans l'abbaye du même nom. Il y découvrit la croix gammée, signe héraldique du Père Hagen, administrateur de l'abbaye. »(134)

De même n'est-il pas besoin de recourir aux ésotérismes exotiques pour expliquer les « inspirations » du Führer. S'il ne paraît guère douteux que ce « fils de l'Eglise catholique », comme le désignait Franco, a subi l'impulsion de mystérieux meneurs de jeu, on peut assurer de ceux-ci qu'ils n'avaient rien à démêler avec les magies orientales.

Les enfers terrestres qui dévorèrent 25 millions de victimes portent une autre marque, assez reconnaissable : celle de gens qui se sont longuement et minutieusement représenté par la pensée le modèle du genre, comme il leur est prescrit de le faire, dans les « Exercices Spirituels ».

 

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7 LES JESUITES ET LE COLLEGIUM RUSSICUM

 

Parmi les causes profondes qui déterminèrent le Vatican à faire éclater la première guerre mondiale, en excitant l'empereur d'Autriche François-Joseph à « châtier les Serbes », on a vu que la principale fut de porter un coup décisif à l'Eglise orthodoxe, cette rivale séculairement détestée.

A travers la petite nation serbe, c'était la Russie qu'on visait, la traditionnelle protectrice des orthodoxes balkaniques et orientaux.

Ainsi que l'écrit M. Pierre Dominique

« Pour Rome, l'affaire prenait une importance presque religieuse ; un succès de la monarchie apostolique sur le tsarisme pouvait être considéré comme

« une victoire de Rome sur le schisme d'Orient. » (135) Dès lors, on se souciait fort peu, à la Curie romaine, qu'une telle victoire ne pût être acquise qu'au prix d'un holocauste gigantesque. On en acceptait alertement le risque, ou, pour mieux dire, la certitude, étant donné l'inévitable jeu des alliances. Poussé par son Secrétaire d'Etat, le Jésuite Merry del Val, Pie X s'en cachait si peu, pour son compte, que le chargé d'affaires de Bavière pouvait écrire à son gouvernement, à la veille du conflit : « Il (le pape) n'a pas grande estime des armées de la Russie et de la France en cas de guerre contre l'Allemagne ». (136)

 

Cet affreux calcul se révéla faux à l'usage. La première guerre mondiale, qui ravagea le nord de la France et fit quelques millions de morts, loin de combler les ambitions de Rome, aboutit au démembrement de l'Autriche-Hongrie, privant ainsi le Vatican de son principal fief en Europe et libérant les Slaves, incorporés à la double monarchie, du joug apostolique de Vienne.

La révolution russe, par surcroît, soustrayait à l'influence du Saint-Siège les catholiques romains, pour la plupart d'origine polonaise, qui vivent dans l'ancien empire des tsars.

L'échec était complet. Mais l'Eglise romaine « patiens quia aeterna » allait reprendre sur nouveaux frais sa politique du « Drang nach Osten », la poussée vers l'Orient, qui s'allia toujours si bien avec les ambitions pangermanistes.

De là, comme nous l'avons rappelé, la promotion des dictateurs et la deuxième guerre mondiale, avec son cortège d'horreurs, dont le « nettoyage » du Wartheland, en Pologne, et la « catholicisation forcée » de la Croatie ont fourni des exemples particulièrement atroces.

Mais qu'importaient les 25 millions de victimes des camps de concentration, les 32 millions de soldats tués sur les champs de bataille, les 29 millions de blessés et de mutilés, chiffres retentis par l'O.N.U. (137) et qui constituent le bilan de l'immense carnage ! Cette fois, la Curie romaine se crut bien parvenue à ses fins. On pouvait lire alors dans le « Basler Nachrichten », de Bâle :

« Une des questions que pose l'action allemande en Russie et qui intéresse au plus haut degré le Vatican, c'est celle de l'évangélisation de la Russie. » (138)

Et encore, dans un ouvrage consacré à la glorification de Pie XII :

« Le Vatican conclut avec Berlin un accord autorisant les missionnaires catholiques du Russicum à se rendre dans les territoires occupés, et mettant les territoires baltes dans la compétence de la nonciature de Berlin. » (139)

La « catholicisation » allait donc enfin se donner libre cours en Russie sous l'égide de la Wehrmacht et des SS, comme elle se poursuivait en Croatie grâce aux bandes de Paveliteh, mais sur une échelle infiniment plus vaste. C'était bien le triomphe pour Rome !

Aussi, qu'elle déconvenue quand l'avance hitlérienne se fut brisée devant Moscou et quand von Paulus et son armée se trouvèrent encerclés dans Stalingrad ! C'était alors Noël, le Noël de 1942, et il faut relire le Message - ou, pour mieux dire, le vibrant appel aux armes - que le Saint-Père adressait aux nations « chrétiennes » :

« L'heure n'est pas aux lamentations, mais aux actes. Saisis de l'enthousiasme des Croisades, que les meilleurs de la Chrétienté s'unissent au cri de : Dieu le veut ! prêts à servir et à se sacrifier comme les Croisés d'autrefois... »

« Nous vous exhortons et conjurons de comprendre intimement la gravité terrible des circonstances présentes... Quant à vous, volontaires qui participez à cette sainte Croisade des temps nouveaux, levez l'étendard, déclarez la guerre aux ténèbres d'un monde séparé de Dieu. » (140)

Ah, il ne s'agissait guère de « Pax Christi », en ce jour de la Nativité !

Comment reconnaître, dans cette apostrophe guerrière, la « stricte neutralité » que le Vatican se flatte d'observer en matière internationale ? Apostrophe d'autant plus choquante que les Russes étaient bel et bien les alliés de l'Angleterre, de l'Amérique et de la France Libre. Comment ne pas sourire, quand les thuriféraires de Pie XII contestent véhémentement que la guerre d'Hitler fût une vraie « croisade », alors que le mot lui-même figure dans le Message du Saint-Père ?

Les « volontaires » que le pape appelait à se lever en masse, c'étaient ceux de la Division Azul, ceux de la L.V.F., dont le cardinal Baudrillart, à Paris, s'instituait le recruteur.

« La guerre d'Hitler est une noble entreprise polir « la défense de la culture européenne », s'écriait-il, le .30 juillet 1941.

 

Remarquons qu'en revanche la défense de cette culture n'intéresse plus du tout le Vatican, lorsqu'il travaille à soulever contre la France les peuples africains. On entend alors Pie XII préciser : « L'Eglise catholique ne s'identifie aucunement avec la culture occidentale » (141et141 bis).

 

Mais on n'en finirait pas de relever les impostures, les grossières contradictions chez ceux qui accusent Satan d'être « le père du mensonge ».

La défaite essuyée en Russie par les hitlériens, « ces nobles défenseurs de la culture européenne », entraînait, du même coup, celle des Jésuites convertisseurs. Devant pareil désastre on peut se demander ce que faisait alors sainte Thérèse. Pie XI l'avait cependant proclamée « patronne de la malheureuse Russie », et le chanoine Coubé la représentait se dressant « souriante mais terrible comme une armée rangée en bataille, contre le colosse bolcheviste. » (142)

La pauvre sacrifiée du Carmel de Lisieux - que l'Eglise met, si nous osons dire, à toutes les sauces - avait-elle succombé à la nouvelle et gigantesque tâche que lui assignait le Saint-Père ? Ce ne serait pas surprenant.

 

Mais, à défaut de la petite sainte, il y avait la Reine des Cieux en personne, laquelle s'était engagée sous , conditions, dès 1917, à ramener la Moscovie schismatique au bercail de l'Eglise romaine. Lisons à ce sujet « La Croix »

« On peut justement rappeler ici que la Vierge de Fatima avait elle-même promis cette conversion des Russes, si tous les chrétiens pratiquaient sincèrement et avec joie tous les commandements de la loi évangélique. » (143)

 

Précisons que, selon les Pères jésuites, grands spécialistes en matière miraculeuse, la céleste Médiatrice recommandait comme particulièrement efficace la récitation quotidienne du chapelet.

Cette promesse de la Vierge avait même été scellée par certaine « danse du Soleil », prodige renouvelé d'ailleurs en 1951, dans les jardins du Vatican à la seule intention de Sa Sainteté Pie XII.

Cependant, les Russes entrèrent à Berlin, malgré la croisade prêchée par le pape - et, jusqu'ici, les compatriotes de M. Krouchtchev n'ont montré aucun empressement, que l'on sache, à se présenter en chemise et la corde au cou devant les portes de Saint-Pierre.

Qu'est-ce à dire ? Les chrétiens n'auraient-ils pas égrené assez de chapelets ? Le Ciel n'aurait-il pas son compte de dizaines ?

On serait tenté de croire à cette insuffisance s'il n'y avait certain détail, assez scabreux, dans la merveilleuse histoire de Fatima. En effet, la promesse de la conversion de la Russie, sensément faite en 1917 à la voyante Lucia, ne fut « révélée » par celle-ci, devenue nonne, qu'en 1941, et rendue publique en octobre 1942 par le cardinal Schuster, furieux partisan de l'Axe Rome-Berlin, sur la demande, disons l'ordre, de Pie XII - de ce même Pie XII qui allait lancer, trois mois plus tard, l'appel à la Croisade que l'on sait.

Voilà qui est fort « éclairant ». Un des apologistes de Fatima reconnaît que, de ce fait, la chose « perd évidemment un peu de sa valeur prophétique... (144). C'est le moins que l'on puisse dire. Et certain chanoine, grand spécialiste du « miracle portugais », nous confie : «Je dois avouer que moi-même, alors, j'éprouvai une réelle répugnance à ajouter à mes premières éditions le texte révélé au public par S. Em. le cardinal Schuster... » (145)

Comme on comprend le bon chanoine 1

 

Ainsi, la Sainte Vierge aurait confié, en 1917, à la bergerette Lucia : » Si l'on écoute mes demandes, la Russie se convertira... », tout en lui recommandant de garder pour elle ce « secret ». Comment, dans ces conditions, les chrétiens auraient-ils pu connaître ces « demandes », et y satisfaire ?

Passons... « Credibile quia ineptum ».

En somme, il semble que, de 1917 à 1942, la « malheureuse Russie » n'avait pas besoin de prières, et que ce besoin ne se révéla, fort pressant, qu'après l'échec nazi devant Moscou et l'encerclement de von Paulus dans Stalingrad.

Du moins, c'est la conclusion qui s'impose devant cette révélation à retardement. Le merveilleux - nous l'avons déjà dit ailleurs - est un puissant ressort. Encore faut-il le manier avec quelque prudence.

Au lendemain de Montoire, le général des Jésuites Halke von Ledochowski parlait déjà orgueilleusement du chapitre général que la Compagnie devait tenir à Rome après la capitulation de l'Angleterre, et qui revêtirait une importance et un éclat sans égal dans toute son histoire.

Mais le Ciel, nonobstant sainte Thérèse et la Dame de Fatima, en avait décidé autrement. Il y eut le raidissement de la Grande-Bretagne, l'entrée en guerre des Etats-Unis (malgré les efforts du Père jésuite Coughlin). enfin le débarquement des Alliés en Afrique du Nord et les défaites hitlériennes dans la campagne de Russie. Pour Ledochowski, c'était l'effondrement de son grand rêve. Wehrmacht, SS « nettoyeurs » et Jésuites convertisseurs battaient en retraite d'un même pas. La santé du général ne résista pas à ce désastre. Il en mourut.

 

Voyons cependant ce qu'est ce « Russicum », que Pie XI et von Ledochowski ajoutèrent, en 1929, à l'ensemble organique romain, déjà si riche et si varié.

« Par la Constitution apostolique « Quam Curam ». Pie XI donnait naissance à ce séminaire russe de Rome où seraient formés de jeunes apôtres de toutes nationalités « à condition qu'ils adoptent avant tout le rite bysantin-slave et qu'ils soient fortement décidés à se donner entièrement à l'oeuvre du retour de la Russie au bercail du Christ. » (146)

C'est vers ce même but que convergent les efforts du Collège pontifical russe, alias « Russicum », de l'Institut pontifical oriental et du Collège romain - tous trois -, d'ailleurs, administrés par la Compagnie de Jésus.

Au « collège romain » - 45, Piazza del Gesù - est le noviciat des Jésuites, et, parmi les novices, certains portent le nom de « Russipètes », étant destinés à « petere Russiam », c'est-à-dire à aller en Russie.

L'orthodoxisme, on le voit, n'a qu'à se bien tenir devant tant de vaillants champions acharnés à sa perte. Il est vrai que l'« Homme nouveau », précité, affirme :

« Certes, tous ces prêtres sont destinés à se rendre en U.R.S.S. Mais il n'est pas question, pour l'instant, de réaliser ce projet. » (147)

Voire ! La presse soviétique appelle ces apôtres - selon ce même journal - « les parachutistes du Vatican ». Et ce nom ne leur conviendrait pas trop mal, à en croire le témoignage de certaine personne professionnellement bien informée à ce sujet.

Il s'agit en effet ni plus ni moins du Père jésuite Alighiero Tondi, professeur à l'Université pontificale grégorienne, lequel a répudié Ignace de Loyola et les « Exercices spirituels », et renoncé, non sans quelque fracas, à la célèbre Compagnie, à ses pompes et à ses oeuvres.

On Peut lire, entre autres déclarations, dans une interview qu'il a accordée à un journal italien

« L'activité du Collegium Russicum et des organisations qui y sont liées est multiple. Par exemple, en liaison avec des fascistes italiens et les résidus allemands du nazisme, les Jésuites s'y occupent, sur l'ordre de l'autorité ecclésiastique, d'organiser et de coordonner les différents groupes anti-russes. Le but final est de se préparer à renverser un jour les gouvernements de l'Est. Le financement provient des organisations ecclésiastiques dirigeantes.

« Voilà les besognes auxquelles se consacrent les dirigeants du clergé. Ce sont les mêmes qui pour un peu déchireraient de désespoir leur soutane quand on les accuse de faire de la politique et de pousser les évêques et les prêtres de l'Est à conspirer contre leurs gouvernements.

« Parlant avec le jésuite Andréi Ouroussof, je lui disais que c'était une honte de soutenir dans « l'Osservatore Romano », organe officiel du Vatican, et dans des publications ecclésiastiques que les espions découverts étaient des « martyrs de la foi ». Ouroussof éclata de rire.

« - Que voudriez vous écrire, vous, mon Père ? me demanda-t-il. Voudriez-vous déclarer que ce sont des espions ou quelque chose de pire ? Aujourd'hui la politique du Vatican a besoin de martyrs. Mais maintenant c'est difficile de trouver des martyrs. Alors, on les fabrique.

- Mais, observai-je, c'est un jeu malhonnête

Il secoua la tête ironiquement.

- Vous êtes ingénu, mon Père. Avec le travail que vous faites, vous devriez savoir mieux que personne que les dirigeants de l'Eglise se sont toujours inspirés des mêmes règles.

- Et Jésus-Christ demandai-je ?

Il rit : « Il ne faut pas penser à Jésus Christ, dit-il. Si nous pensions à lui, il faudrait finir sur la croix. Et aujourd'hui le temps est venu de mettre les autres sur la croix et non pas d'y monter nous-mêmes. » (148)

Ainsi que le dit si bien le Jésuite Ouroussof, la politique du Vatican a besoin de martyrs, volontaires ou non. Elle en a » fabriqué » par millions au cours de deux guerres mondiales.


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