Manuscrit déposé le 31.10.2006 à la Sté Civile des Auteurs Multimédia (N° 2006100174).
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Rome, 11 septembre 1572. La beauté du spectacle se reflète dans l’œil émerveillé du pape : Grégoire XIII vient de faire allumer un feu de joie. Il fait aussi célébrer un Te Deum, frapper une médaille, et décorer le Vatican d’une fresque, pour parfaire la fête. Une fresque que l’on pourra encore aller admirer sur place plusieurs siècles après.
Pour la papauté, c’est la fête, et quelle fête! L’hérésie est terrassée! On vient de l’apprendre à Rome. Ce 24 août, dès que le tocsin a sonné à St-Germain l’Auxerrois pendant la première nuit de la St-Barthélemy, le royaume de France a enfin décidé d’éliminer ses protestants.Il faut dire que la situation était intenable depuis longtemps, pour la papauté. Des insoumis ! Et pas seulement en France. Déjà au début du siècle en Allemagne, en 1517, un moine jusque là bien tranquille - un peu trop zélé, même, un peu trop vertueux, à ses débuts : du matin au soir à vouloir faire son salut ! - avait commencé à faire un scandale. « Le juste vivra par la foi » (1), disait-il tout à coup, c’est par la grâce de Dieu que vous êtes sauvés, ça ne vient pas de vous (2). Il s’était mis à citer l’apôtre Paul et à dire que depuis qu’il venait de lire cela, c’était comme si les portes du paradis s’étaient ouvertes toutes grandes. Ah, si seulement on avait pu les refermer, pour le faire taire ! C’est qu’elle n’est pas innocente, son histoire. Si le paradis a les portes grandes ouvertes et que les gens peuvent y entrer librement, simplement parce que Dieu a eu la bonté d’envoyer son Fils leur ouvrir, alors qu’ils ne le méritent pas… S’il leur suffit de savoir cela, de croire cela fermement, pour que cette certitude les rende heureux, vivants, libres, transformés et bons à leur tour… mais alors, tout bascule !C’est le monde à l’envers, la religion à l’envers ! Jusqu’à présent, on avait toujours enseigné que les bonnes actions des croyants leur permettaient d’être sauvés. Les bonnes œuvres, c’était la cause du salut. Coup de théâtre : voilà maintenant qu’on proclame l’inverse ! Les bonnes œuvres ne sont pas la cause du salut annoncé, bien au contraire : elles en sont la conséquence ! C’est exactement le contraire de ce que l’Eglise romaine enseigne depuis des siècles ! Le bon Dieu sans confession, le salut gratuit! Alors à quoi servent les saints et leurs mérites ? Le purgatoire ? Les indulgences ? A quoi bon les 7 sacrements ? Le sacrifice de la messe ? L’absolution ? Pourquoi les prêtres, les évêques, le pape ?Justement, tout cela n’a rien d’indispensable, et il l’a tout de suite compris, le moine Luther.Ou plutôt, l’ex-moine. Car…à quoi servent les vœux monastiques ? Il est parti, il s’est marié avec une religieuse échappée du couvent, ils ont eu beaucoup d’enfants et il a écrit beaucoup de livres. Ah, ces livres ! De la liberté du chrétien, De la papauté de Rome (3) et tant d’autres ! Pires que des bombes ! On les a brûlés, mais ses adeptes n’ont pas cessé d’en fabriquer d’autres - l’invention de l’imprimerie est arrivée juste à temps pour le leur permettre… Et surtout, il a décidé de traduire la Bible. En allemand. D’autres l’ont suivi, dans les pays voisins. Le texte a aussitôt été diffusé dans toute l’Europe. Plus besoin d’avoir fait des études de langues, maintenant n’importe qui peut lire. C’est par la grâce de Dieu que vous êtes sauvés, ça ne vient pas de vous ! (4) maintenant ce n’est plus à cause des écrits de Luther que les gens croient, ils vont eux-mêmes le vérifier dans la Bible. « N’appelez personne sur la terre père, car un seul est votre Père, celui qui est dans les cieux » (5)…Tout le monde peut lire aussi les paroles du Christ telles que nous les rapportent les évangiles, et comparer avec les paroles des prêtres… Alors la Réforme gagne du terrain, les gens ne veulent plus aller à la messe. Luther lui-même demande pardon à Dieu d’avoir célébré des messes du temps où il était moine.Les traductions de la Bible se répandent partout, malgré l’interdiction du Concile de Trente. En France, les paysans apprennent à lire rien que pour cela : pour voir ce qu’il y a dans la Bible. Est-ce vrai, qu’il n’y a pas de purgatoire ? Est-ce vrai, que Dieu a interdit de se prosterner devant des statues ?
La rumeur se propage et se vérifie. La Bible circule, malgré le danger. La première femme immolée en France sur un bûcher est une institutrice, accusée d’avoir lu l’évangile en français à ses élèves.
Entre-temps Calvin s’est mis à écrire, lui aussi : L’institution de la religion chrétienne ! Rien de moins ! Autant dire clairement que pour lui, jusqu’à présent, la religion n’était pas chrétienne… Il a même mis, en exergue de la première édition, un verset de l’évangile, où Jésus dit : Je suis venu apporter la division… (6)
La division. C’est bien cela le problème, pour le Vatican. Avant la Réforme, avec le pape comme chef suprême, les évêques soumis au pape, les prêtres soumis aux évêques, les fidèles soumis aux prêtres, pas de danger pour l’autorité religieuse. Les historiens s’accordent pour nous le rappeler : en France, sans baptême catholique romain, pas d’inscription aux registres, pas de naissance reconnue ; sans mariage catholique romain, pas de couple ni d’enfants validement reconnus ; sans enterrement catholique romain, pas d’acte de décès, pas d’héritage, et, au dire des prêtres, pas de salut auprès de Dieu… Le système papiste prétend détenir les pleins pouvoirs, sur la vie quotidienne comme sur la vie éternelle. Et comme tous les pouvoirs totalitaires, il est prêt à se battre pour préserver son hégémonie, voire pour l’étendre encore. Le bouleversement radical apporté par Luther, Calvin, et les autres Réformateurs représente pour lui une menace de toute première importance. Une force redoutable de Résistance, à abattre à tout prix.
Alors, cette St-Barthélemy, cela valait bien un feu de joie au Vatican, non ?
Pendant ce temps, dans le reste de l’Europe les Réformateurs continuent à répandre par tous les moyens les principes du protestantisme.
Tandis que l’Eglise romaine enseigne que les Indulgences servent à diminuer les peines du purgatoire par l’intermédiaire de l’Eglise (7), Luther ouvre son Prélude sur la captivité babylonienne de l’Eglise en déclarant que « les Indulgences ne sont que des fourberies des courtisans romains » (8). Nous sommes sauvés par la seule grâce de Dieu !
Nous n’avons pas besoin de « mériter » le salut. D’ailleurs ça nous serait impossible, à nous les humains, nos bonnes actions ne peuvent pas contribuer à notre salut. Le salut, c’est gratuit. C’est un cadeau de Dieu, promis à tous.
Cette promesse, nous la recevons par la foi seule, par la confiance que nous avons en Dieu, qui nous apporte la bonne nouvelle par Jésus-Christ.
Jésus-Christ seul médiateur entre Dieu et les humains.
Aucun pouvoir humain ne peut s’interposer. Le salut, c’est un cadeau. Nous le recevons. Non pas parce que nous sommes bons, mais parce que Dieu et bon. A Dieu seul la gloire! Jésus-Christ incarne cette bonne nouvelle. C’est par l’Ecriture seule, par la Bible, que l’on accède à sa Parole.
La nouvelle se répand partout. Et Luther, plein de fougue et de foi, sait être inflexible envers les autorités humaines. La bulle d’excommunication que lui envoie le pape Léon X? Il la brûle en public! Dès 1520, le ton est donné.
Dans les décennies qui suivent, les convertis à la Religion Réformée propagent avec passion les convictions qui les animent. Jusqu’au bout. Les protestants montent aux bûchers, par dizaines de milliers. Exécutés pour avoir simplement refusé de revenir au catholicisme romain, c’est-à-dire :
Des « saints » au sens où l’entend l’Eglise romaine ? Où de ceux dont parle la Bible ? C’est que la différence n’est pas mince ! On ne parle tout simplement pas de la même chose. C’est même l’inverse !
Selon le catholicisme romain, les « saints » sont des personnes canonisées par la hiérarchie ecclésiastique du Vatican à la suite d’un procès en canonisation, et ceci grâce au fait qu’ils ont accompli des miracles. Ces miracles qui leur sont attribués sont considérés comme preuve de leur sainteté. A la suite de cela, ils sont réputés avoir acquis suffisamment de mérites pour en distribuer aux autres par l’intermédiaire de l’Eglise (romaine). Grâce à cette distribution, (sous formes d’Indulgences) (11) ils sont censés diminuer le temps des peines du purgatoire des défunts. C’est ainsi que le catholicisme romain célèbre des messes pour les morts. En théologie romaine, on dit que l’on peut prier les saints pour qu’ils intercèdent auprès de Dieu. Et qu’en est-il des « saints » selon la Bible ? Il ne suffit pas de dire que c’est différent : c’est tout simplement le contraire. Sur ce point comme sur beaucoup d’autres, ce n’est pas à cause de simples nuances ou de regrettables malentendus que les huguenots laissent leurs vies sur les bûchers : il s’agit bien d’une opposition radicale.Dans la Bible, on désigne par « saints » ceux qui sont sanctifiés par la grâce imméritée de Dieu, c’est-à-dire, tout simplement, les croyants, dans le Nouveau Testament. Pour le protestantisme, aucun être humain ne peut juger de la présence ou de l’absence de mérites chez un autre ; aucune hiérarchie n’est habilitée à le faire ; mérites par ailleurs totalement inutiles pour l’acquisition du salut, puisqu’il est donné par Dieu gratuitement. Par la grâce seule.Les miracles ne sont attribués qu’à Dieu seul, par l’intermédiaire de Jésus-Christ seul. Le purgatoire n’existe pas. On ne peut en aucun cas prier un être humain, mais Dieu seul, par le seul intermédiaire de Jésus-Christ, unique intercesseur des humains auprès du Père. En outre, l’Eglise n’est pas l’intermédiaire entre Dieu et les humains, mais elle est l’assemblée des croyants, appelés (c’est l’origine du mot Eglise, « ekklesia » en grec) à annoncer la bonne nouvelle (l’évangile) du salut. L’Eglise n’est pas dispensatrice-distributrice du salut, au sens où l’on aurait besoin de passer par elle pour l’obtenir : A Dieu seul la gloire !Cette assemblée de tous ceux qui sont appelés à annoncer la bonne nouvelle du salut gratuit, l’Eglise, n’est évidemment pas en elle-même une « autorité » de droit divin. Les croyants en quête de la Parole de Dieu dirigent leurs recherches vers la Bible, c’est d’elle qu’ils attendent la lumière qui les dirige, et non d’une hiérarchie d’Eglise. L’Ecriture seule fait autorité.C’est tellement révolutionnaire, tellement subversif, tellement dévastateur pour le pouvoir du clergé romain, que celui-ci ne s’y est pas trompé. En janvier 1535 (après l’affaire des Placards) on interdit - en vain - d’imprimer aucun texte dans le royaume de France ! Les colporteurs de livres sont traqués, suspectés d’hérésie. Nombreux ont rejoint la Réforme. Le concile de Trente (1545-1563) interdit donc aux fidèles de lire la Bible dans leur propre langue et sans les commentaires du clergé romain (12), seul exégète autorisé (13). Après la révocation de l’édit de Nantes, quand la simple possession d’une Bible est interdite, si l’on en trouve une chez eux, les protestants finissent leur vie aux galères et les protestantes emprisonnées à la tour de Constance, à Aigues-Mortes. Les femmes cachent dans leur chignon des éditions minuscules de la Bible pour la soustraire aux dragons du roi (14). Les maisons cévenoles ont des cachettes aménagées pour le Livre. On en passe des feuillets en secret aux prisonniers. L’Ecriture seule, toute l’Ecriture, la Bible pour oxygène, pour lien avec Dieu et accès à sa Parole, la Bible dans la langue quotidienne de chacun, de chaque lecteur - qui bien souvent apprend à lire dans ce seul but précieux - seul et libre, face à face avec Dieu et avec sa propre conscience, libre de toute mainmise humaine.La Bible comme une tempête libératrice qui fait voler en éclats les tyrannies. Qui fait chanceler la hiérarchie ecclésiastique.Le principe même de clergé se trouve pulvérisé. Nous sommes tous prêtres, évêques et papes, ce n’est pas seulement un slogan satirique du camp adverse pour définir les protestants, c’est entre autres la conviction de Luther lui-même (15). Le sacerdoce universel est à l’œuvre de façon encore plus éclatante, plus tard, après la révocation de l’édit de Nantes. Quand les pasteurs sont mis à mort ou partis dans le maquis des Cévennes, les femmes prennent le relais et assurent la prédication. Le monde protestant est en avance de plusieurs siècles sur les démocraties européennes. Les femmes votent, conformément à la discipline de l’Eglise Réformée, bien longtemps avant les suffragettes !Et ce n’est pas anodin, le sacerdoce universel. On le définit ainsi : il n’y a rien qu’un pasteur puisse faire et qu’un laïc ne puisse pas faire. Prêcher, célébrer les sacrements (le baptême et la cène), ce n’est pas interdit aux laïcs. Ce n’est pas là seulement une particularité ecclésiastique, mais un premier germe de démocratie, sans précédent au 16ème siècle. Ce n’est pas seulement une spécificité administrative pour les pratiquants de la Réforme, mais une remise en question radicale du rapport même du fidèle à son Dieu.Lorsque l’on a des prêtres - comme dans l’Eglise romaine - considérés comme une autorité en matière de foi, revêtus du rôle d’intermédiaire indispensable entre les humains et Dieu, le prêtre implicitement risque de se substituer au Christ. Ce n’est plus le Jésus-Christ de l’évangile qui est le chemin vers Dieu - la parole de vérité, le confident, le sauveur, le dispensateur du pardon - mais… le prêtre ! Le prêtre soumis à l’évêque soumis au pape, armé de son catéchisme, de la confession et de l’absolution… Nul ne vient au Père que par moi, dit Jésus ; le Vatican traduit : hors de l’Eglise (romaine) point de salut (16).Le Christ ainsi dépossédé de son rôle, du rôle d’intermédiaire que lui donne l’évangile, on ne sait plus que faire de lui et on le substitue à son tour totalement à Dieu (NDE: le Père) lui-même ce que lui n’a pourtant pas fait, dans les évangiles (17). Réaction en chaîne, c’est Dieu qui se trouve dépossédé de son essence même. Pour le croyant catholique romain, le risque est de dire :
Dans ce contexte, il va sans dire qu’instituer des « commandements de l’Eglise » serait un non-sens. Et non seulement un non-sens, mais aussi, là encore, un blasphème puisque la Bible interdit qu’on ajoute aux commandements quoi que ce soit (18). Pour les premiers réformés, les traditions humaines, jeûnes, pèlerinages, pénitences, rites obligatoires, confessions, vénérations, prosternations et autres, s’en trouvent annihilées, rejetées, condamnées, tournées en dérision. Toute plante qui n’a pas été plantée par mon Père céleste sera déracinée (19). Vous avez annulé la Parole de Dieu au profit de votre tradition (20) dit Jésus aux Pharisiens, et le huguenot aux papistes.
Les vénérations d’images pieuses donnent lieu à de véritables scènes de guérillas. Les huguenots, au cours de la crise iconoclaste des années 1560, saccagent les églises catholiques, brisent les stèles, les statues (21), font éclater les vitraux. A Paris, en Charente et ailleurs, nombreux huguenots sont suppliciés et subissent dans leur corps le sort qu’ils ont fait subir aux idoles de bois, animés par le respect du décalogue : « Tu ne te feras pas d’image » (22).
A l’époque, la Foi n’est pas tiède. Il ne vient pas à l’idée, et pour cause, que la fidélité à Dieu pourrait se contenter d’être relative, ou pourrait faire l’objet d’un consensus ! Dieu est Dieu, et il est évident pour le huguenot que c’est Lui qui passe avant tout, tout ce qu’on a de plus cher, même sa propre famille et sa propre intégrité physique. Et comment donc pourrait-il en être autrement ? Il s’agit de Dieu, bon Dieu !
Les iconoclastes ne sont pas, comme on a voulu le faire croire, des brutes éprises de vandalisme et ignorantes de l’art, de l’espèce totalitaire de ceux qui brûlent les livres. Bien au contraire. Il s’agit simplement pour eux de faire respecter le décalogue, en s’attaquant aux idoles de bois et de pierre. L’art pictural, en-dehors du domaine religieux, est autorisé, (même par Calvin !) mais pas à des fins cultuelles. Dans les temples, c’est l’art du chant qui est à l’honneur, et il y occupe une place de choix, avec les psaumes.
Les images et les statues sont abondamment interdites dans la Bible (23). C’est qu’effectivement leur usage comporte un sérieux… revers de médaille. Avez-vous essayé d’en avoir chez vous ? Il ne se passera pas long temps que vous ne soyez tenté, même machinalement, même par inadvertance, même par dérision, sinon de vous adresser à elles, du moins de les désigner, autrement que comme de simples objets. Et c’est le début de l’engrenage. Aux conséquences multiples et variées. Qui peut aboutir, à l’extrême, à l’agenouillement dévot devant le morceau de bois, et là on est dans la simple idolâtrie dénoncée par toute la Bible, ou bien à son contraire, non moins pernicieux : le rejet de la prière et de la foi, à la vue (souvent bien peu engageante) des images de « ceux » que l’on est censés prier.
(Car évidemment ils sont plusieurs. Mine de rien on est, par la même occasion, sorti du monothéisme…)
Bien sûr, les adversaires savent admirablement riposter à ces objections. En langue de bois comme leurs statues :
Les « frivolités », selon Calvin, ce n’est pas ce que l’on pourrait croire : ce sont les neuvaines et les chapelets (Dieu n’a pas besoin qu’on lui rabâche de vaines paroles) (27), les reliques, les pèlerinages, les processions… et d’une certaine façon toutes les pratiques auxquelles on a la regrettable légèreté d’attacher de l’importance alors qu’elles n’ont pas été prescrites par la Bible. Autrement dit, presque tout ce qui constitue le catholicisme romain, au sein duquel le Christ occupe finalement peu de place ! Puisque presque toute la place est occupée avant tout par le pape, les évêques, l’autorité du clergé, la messe, les sacrements, les rites, les obligations, les traditions, le culte des saints, la mère de Jésus, les prières pour les âmes du purgatoire, les sermons sur la bonne conduite à tenir, les règles de morale à observer, etc. etc… On passe ainsi sous silence une grande partie du texte des évangiles et de l’enseignement du Christ, qui n’occupe pas le premier rôle dans la religion catholique romaine.
Si les « commandements de l’Eglise » (28) ajoutés dans le catéchisme romain aux commandements de Dieu sont donc un « scandale », c’est bien au sens étymologique du terme, une « occasion de chute », aux yeux des huguenots : l’Eglise ne peut pas se substituer à Dieu. Ou alors, c’est qu’elle est bel et bien le règne de l’antéchrist, comme l’affirment Luther (29), Calvin (30) et bien d’autres : c’est même là l’une des affirmations incluses dans la confession de foi de certaines Eglises réformées nordiques.
Même quand elle n’est pas exactement proclamée en ces termes, la conviction que le plus grand ennemi de l’évangile se trouve au Vatican est une constante, au début de la Réforme. Et ceci, non pas à cause des abus financiers ou des mœurs dissolues du clergé romain, mais tout simplement à cause de la doctrine enseignée par Rome, énoncée de tout temps dans son catéchisme, avec pour points-clés l’autorité souveraine de la hiérarchie, l’adhésion obligatoire à un credo, le rôle des sacrements, les commandements et la morale édictés par l’institution : bref une Eglise qui croit en elle-même au lieu de croire en Dieu, une Eglise qui se prétend intermédiaire au lieu d’avoir le Christ pour intermédiaire !
L’autorité absolue d’une institution, qui se substitue ainsi à Dieu à qui appartient la seule autorité absolue et sans faille.
L’interprétation de l’Ecriture réservée au seul magistère, qui se substitue ainsi à la liberté de conscience du croyant, et renie par là même son intimité directe avec son Dieu.
Le règne omnipotent et omniprésent des intermédiaires entre Dieu et son fidèle : le clergé pour lui apprendre à penser, les « saints » pour transmettre ses prières à Dieu, les sacrements pour « rendre » Dieu présent par les gestes d’un clergé humain et autoritaire.
La clé de la vie entre les mains usurpatrices du clergé, alors qu’elle se trouve en vérité dans les mains de Dieu, déjà venu lui-même nous ouvrir l’accès ! Le Christ seul est, aux yeux des protestants, le chemin, la vérité, la vie (31), c’est en lui seul qu’ils placent leur foi et ils n’accordent pas la moindre confiance à quiconque prétend détenir la vérité et représenter le Christ sur terre, en enseignant en son nom des préceptes humains ajoutés de son propre chef (32).La Réforme, et c’est la cause même de son apparition et de sa vigueur, c’est la Résistance à l’impérialisme romain, considéré comme un régime totalitaire, totalitarisme de la foi, et gigantesque entreprise de désévangélisation. La lutte antipapiste, ce n’est pas un malentendu ni une regrettable querelle de personnes. Pour les huguenots des origines de la Réforme, c’est inséparable de l’essence même de leur foi : c’est la sauvegarde de l’Evangile, sa libération des mains d’une dictature qui en détourne, dénature et diffame le message. Cela vaut donc la peine d’y laisser sa vie sans hésitation, c’est avec vigueur et insolence que les protestants montent au bûcher, en chantant les psaumes interdits, au nez et à la barbe des bourreaux. Souvent le psaume 118, au moment où le brasier s’allume, juste après leur dernier refus de revenir au papisme : La voici l’heureuse journée qui répond à notre désir, louons Dieu qui nous l’a donnée, faisons en tout notre plaisir… On essaie de les forcer à réciter le credo, obligatoire dans les cérémonies d’abjuration, pour attester qu’il sont revenus à la religion romaine. On veut les agenouiller devant la croix, signe et symbole du catholicisme romain, que ne portent pas les huguenots - la croix qui orne aussi les chapeaux des massacreurs de la St-Barthélemy en signe de ralliement à Rome. En vain. Les réformés refusent. Ils sont debout. Ils chantent. Plutôt morts que papistes, c’est leur choix, et ils ont le front de l’annoncer joyeusement jusqu’au milieu des flammes. Ils meurent : ils échappent aux mains des bourreaux en s’endormant triomphalement dans les bras de leur Dieu. Parmi les bourreaux, certains ne s’en remettent pas. Et se convertissent à leur tour à la Réforme. « J’invoque le ciel et la terre en témoignage de vérité contre cette pompeuse et orgueilleuse messe papale par laquelle le monde (si Dieu bien tôt n’y remédie) est et sera totalement ruiné, abîmé, perdu et désolé ; quand en celle-ci notre Seigneur est si outrageusement blasphémé et le peuple réduit et aveuglé que plus on ne doit souffrir et endurer »… Lui non plus n’invite pas au consensus ! Qui donc? Très probablement quelqu’un de l’entourage de Guillaume Farel : Antoine Marcourt. C’est à lui qu’on attribue le texte de ces « Placards contre la messe », affichettes placardées jusque dans la chambre du roi (33) : « Articles véritables sur les horribles, grands et imsupportables abus de la Messe papale inventée directement contre la Sainte Cène de Jésus-Christ ». Nous sommes en octobre 1534. Le royaume est sans dessus dessous. Le texte est partout. Pour affirmer que la cène n’est pas un sacrifice offert à Dieu par les humains, comme le prétend l’Eglise romaine, mais tout le contraire : le mémorial de l’unique sacrifice offert par le Christ, pour les humains. Le texte est clair et virulent, il condamne la doctrine papiste du sacrement de l’Eucharistie, le dogme de la présence réelle dans les espèces de la communion, (considérés comme générateurs d’idolâtrie : c’est pour cela que plus tard, des galériens huguenots laisseront aussi leur dernier souffle sous le fouet des bourreaux pour avoir refusé d’adorer le pain. Les protestants n’adorent que Dieu. A la suite de Luther, nombreux sont ceux qui sortent du papisme et se convertissent à la Réforme, demandant pardon à Dieu d’avoir par le passé célébré des messes, ces « vaines cérémonies qui ne font qu’offenser Dieu ! » Car cela ne fait pas l’ombre d’un doute pour les premiers protestants, la messe est pour eux un sacrilège (34) - une idolâtrie : ceux des Pays-Bas ajoutent même clairement cette conviction dans leur confession de foi. L’interdiction, en janvier 1535, de tout document imprimé s’avère inapplicable ! Des bûchers s’allument. Mais ils ne réussissent pas à prendre le dessus sur la diffusion, la communication, la volonté de liberté. Les bourreaux meurent un jour. L’imprimerie demeure. Les textes des suppliciés, aussi (35). Le Vatican réorganise l’Inquisition (36), en 1542, pour lutter contre la Réforme. Les livres sont censurés, les librairies surveillées, l’enseignement contrôlé (37). Seul le clergé est autorisé à discuter des questions religieuses. Toute traduction de la Bible en langue courante est interdite. Les articles de « foi catholique » auxquels « il faut croire » obligatoirement sont clairement définis : entre autres, à la nécessité du baptême, de la confession et des bonnes œuvres, à la transsubstantiation dans l’eucharistie, aux miracles attribués aux « saints », au purgatoire, etc. etc…Les huguenots n’ont plus qu’à choisir entre l’abjuration, le bûcher ou l’exil. La population protestante est baptisée de force par les prêtres.Quand on arrive à faire abjurer les protestants, ceux-ci avancent en procession, récitent le credo, partent en pèlerinage (s’ils bénéficient de la clémence des inquisiteurs)… Mais toutes les persécutions ne font que multiplier, par réaction de Résistance, les conversions au Protestantisme.Alors la reductio ad unum (réduction de tout le christianisme en une seule Eglise unie) devient l’objectif primordial de l’Eglise romaine (38).Car c’est bien au nom de l’unité religieuse que se fait l’Inquisition. Il s’agit, aux yeux du Vatican, de faire taire « l’hérésie huguenote » pour annoncer la vérité qui « subsiste » dans la « seule » Eglise, catholique et romaine. Et pour cela, tous les moyens sont bons.
Pourtant le 25 septembre 1555, c’est la signature de la « Paix d’Augsbourg ». Les commentateurs s’accordent pour dire qu’elle a scellé la division religieuse en Allemagne. Oui, la division ! La paix religieuse est enfin conclue, en 1555, entre catholiques romains et protestants luthériens, et c’est grâce à la division. Et non pas grâce à l’unité.
Charles Quint - qui avait déjà, en vain, essayé de sommer Luther de se rétracter, dès 1520 à la diète de Worms - ordonne aux adeptes de la Réforme de revenir à la religion catholique romaine, en 1529 à la diète de Spire.. Mais, là aussi, il essuie un refus. Ils résistent. Ils attestent fermement et positivement leur foi, en disant Nous protestons de notre foi. C’est là l’origine du nom de « protestants » qu’ils gardent par la suite.En 1555, le 25 septembre, le même Charles Quint finit par signer la paix d’Augsbourg : désormais, pour la première fois, il y aura possibilité de deux religions différentes : l’une catholique romaine, l’autre protestante luthérienne. Les sujets sont catholiques ou protestants selon que la région où ils se trouvent est gouvernée par un prince catholique ou protestant : à chaque région sa religion.Voilà comment la paix d’Augsbourg consacre la division religieuse. Car la paix ne peut pas être scellée par l’unité de tous dans une même religion, mais au contraire par le respect des différences, affirmées, soulignées, et l’acceptation de ces divisions.Dès 1555 les principaux acteurs de l’événement l’ont bien compris : la division ne mène pas à la guerre mais au contraire à la paix ! C’est au contraire la volonté totalitaire de tout réunir en une seule Eglise, qui mène les croyants à la guerre. Les divisions ne sont pas un scandale, c’est la pensée unique qui est un scandale. L’unité religieuse n’est pas du tout un rêve pacifique, bien au contraire : c’est un idéal d’inquisiteur.Une évidence que l’on s’empresse d’oublier, par la suite : un oubli obstiné, qui persiste encore plusieurs siècles après.
Un seul roi, une seule loi, une seule foi…Un seul roi, une seule loi, une seule foi. L’unité visible, c’est aussi, plus tard, le rêve de Louis XIV. C’est au nom de ce principe qu’il envoie les huguenots aux galères, après la révocation de l’édit de Nantes.Ces « prétendus réformés » qui ébranlent implicitement, malgré leur respect des autorités, les fondements même de la monarchie ! Car leur attachement au roi ne peut masquer le vrai danger qu’ils représentent : au sein de leur gouvernement d’Eglise (le système « presbytéro-synodal » en vigueur déjà depuis le temps du 1er synode de 1559) l’Eglise réformée est gouvernée par le peuple des fidèles, les décisions votées par la base, équitablement et librement, les délibérations ratifiées au suffrage universel. A égalité de droits. Entre pasteurs et laïcs. Entre hommes et femmes. Du jamais vu !Et depuis 1562 et le massacre de Wassy qui a ouvert les guerres de religion, un an après le colloque de Poissy, rien n’a finalement vraiment pu débarrasser le royaume de France de ses huguenots. Même pas la St-Barthélemy dix ans après, une saison entière de massacres à Paris et en province, à partir du 24 août 1572.Alors avec les huguenots, il a fallu composer, les circonscrire ensuite dans le cadre prudent de l’édit de Nantes, leur concéder quelques droits, limités, pour qu’ils ne prennent pas eux-mêmes de force la vraie liberté de vivre leur foi et d’en parler haut et fort.Il a donc fallu leur céder un peu de terrain en 1598, et puis, reculer dans tous les domaines, petit à petit, dans l’application de l’édit. En sabordant point par point tout ce qui permettait au Protestantisme de vivre. Entre autres, peu à peu, il est interdit aux huguenots d’être plus de douze personnes aux baptêmes et enterrements (39) ; les écoles protestantes sont supprimées ; des représentants du roi sont d’office présents pour assister aux synodes de l’Eglise réformée. Puis un édit de 1680 interdit la conversion au protestantisme ; et quand la cathédrale de Strasbourg, par exemple, est rendue au culte catholique romain (40), Louis XIV fête l’événement en faisant frapper une médaille et célébrer un te deum (41). Ces décennies d’extinction progressive des faibles libertés qui avaient été octroyées aux huguenots par l’édit de Nantes se concluent, pour finir, par sa révocation pure et simple (42), sous prétexte qu’en 1685, selon Louis XIV il n’y a plus de protestants dans le royaume de France. Le roi prend ses désirs pour des réalités, ou fait mine d’en être convaincu. Il est vrai qu’ils ne sont pas visibles, les protestants qui restent. Et pour cause : les dragons du roi se sont installés vivre chez eux, dans les maisons, au quotidien : les exactions à domicile ! Jusqu’à l’abjuration, jusqu’au retour de chaque famille à la religion romaine.Un seul roi, une seule loi une seule foi, dit le roi « Soleil » ? Pas si vite ! Déjà une autre flamme s’est allumée. Les Camisards sont là. Nous sommes en 1702 dans les Cévennes, et il y a 17 ans que l’édit de Nantes a été révoqué. Mais le Protestantisme, officiellement rayé de la carte du royaume de France, n’a pas disparu dans les cœurs. Les huguenots depuis lors se réunissent entre autres au « Désert » (43), dans le maquis cévenol. Au péril de leur vie. Les hommes risquent les galères à perpétuité (44), les femmes l’emprisonnement à vie à la tour de Constance d’Aigues Mortes (45), les enfants l’enlèvement pour être baptisés de force et élevés au couvent. Pris en flagrant délit de « crime d’assemblée » », parfois pour un seul psaume chanté imprudemment, avec ferveur et quelques décibels de trop, les pasteurs « coupables » d’avoir célébré un culte protestant sont condamnés à mort. Les dragons du roi sillonnent sans relâche le maquis pour faire revenir les fidèles de force à la religion catholique romaine. Mais les maisons et les forêts cévenoles ont des cachettes pour leurs pasteurs (les mêmes qui serviront plus tard, au 20ème siècle, pour soustraire avec succès des enfants juifs aux perquisitions nazies). En ce début du 18ème siècle, les enfants des protestants subissent d’office le catéchisme obligatoire du clergé romain. On leur apprend entre autres à faire des « sacrifices » à offrir à Jésus. Dans la journée. Car le soir tombé, les mamans huguenotes s’empressent de leur faire comparer patiemment avec l’enseignement de la Bible : « Tu vois mon chéri, Jésus a dit le contraire, d’après l’évangile » (46) … Alors un beau jour cette génération de croyants huguenots, élevée en cachette, en a assez de l’hypocrisie diurne. Ils décident de la crier haut et fort, leur foi réformée. Ils ne veulent pas être des « Nicodème » (47). Ils se mettent à prophétiser, librement. Ils bravent la mort les premiers, avec l’enthousiasme de l’adolescence, et entraînent les adultes à leur suite. Entre-temps l’abbé du Chayla, tortionnaire d’enfants, a été tué dans l’embuscade que lui ont tendue des huguenots pour libérer les petites victimes qu’il séquestrait. Et c’est le début de la guerre des Camisards en Cévennes (48). Les Camisards, contrairement au camp adverse, ne cherchent à convertir personne.
Ils revendiquent seulement la liberté de culte. Ils organisent la résistance contre la catholicisation forcée, contre le baptême imposé aux enfants par les prêtres, contre l’assistance obligatoire à la messe et la participation à l’eucharistie. Ils recrachent l’hostie, brisent les objets de culte, refusent d’abjurer, refusent aussi de recevoir l’extrême-onction sur leur lit de mort. Sortez de Rome, c’est-à-dire Sortez de Babylone ! Le slogan fait écho dans le maquis, et gagne du terrain.
Et même après l’extinction des Camisards, les huguenots ne lâchent pas. La foi protestante se retransmet en cachette sans relâche pendant toute la période de clandestinité, la période du « Désert » (1685-1787), et c’est ainsi qu’elle perdure. Quand l’édit de tolérance de 1787 arrive enfin, les protestants, avec Rabaut St-Etienne entre autres, sont en première ligne : la Révolution est à l’horizon.
Puis c’est le Concordat, en 1802. Un siècle après, en 1905, la loi de séparation des Eglises et de l’Etat, en faveur de laquelle des protestants ont, là aussi, combattu activement, vient sceller la fin de la mainmise de la religion catholique romaine sur le peuple de France. Nous sommes en décembre 1905. La bataille parlementaire est enfin achevée, elle a été virulente et vivifiante. Une chanson satirique de l’époque retentit partout, avec la voix de Croidel (quelques années après, gravée sur 78 tours et diffusée sur les premiers grammophones) : « Qui qui se fait des idées ? C’est l’Eglise, le couvent, le presbytère ! Qui ne va pas nous manger ? C’est le pape, les évêques, le clergé… »
Amen, Croidel, amen !
Où sont passés les Calvinistes ? Où sont passés les Résistants ? Car tous les articles de foi à cause desquels les huguenots entraient en résistance sont restés en vigueur. Aucun dogme romain n’a été annulé depuis. Au contraire certains ont même été ajoutés, comme celui de l’infaillibilité pontificale (51), et les dogmes mariaux (52).Et il en va de même des régimes politiques et des régimes religieux. Si l’un d’eux se prétend universel, (c’est la traduction du mot grec catholique), s’il prétend avoir vocation à dominer toute la terre habitée (c’est la signification du mot œcuménique), s’il prétend détenir à lui seul la seule vérité (53) et le salut en plénitude (54), alors ce n’est alors plus rien d’autre qu’un régime totalitaire, une dictature. Et cela, les huguenots l’avaient parfaitement compris. Et aujourd’hui, à voir les protestants du 21ème siècle, la même question revient souvent à l’esprit : Mais où sont passés les calvinistes, où son passés les résistants ?Nous sommes placés sous le signe de la collaboration - dit justement le pasteur - de la collaboration fraternelle avec Monsieur le Curé de Notre-Dame des Mérites de la Sainte Vertu, avec qui nous allons concélébrer le baptême de la petite Marie-Josèphe. En effet, nous ne baptisons ici personne au nom de Luther ou de Calvin, il y a un seul baptême chrétien… Les photos crépitent. Le bébé pleurniche et passe de mains en mains. Les parrain et marraine promettent de l’élever dans la foi « chrétienne », en général, sans autre précision, et l’enfant se retrouve comme par enchantement entre les mains du curé, qu’ils ont cru bon d’inviter. Là aussi, ce sont les dragons du roi qui auraient été contents ! Plus besoin d’organiser des enlèvements pour soustraire les petits huguenots à l’éducation protestante, plus besoin de passer sur le cadavre des parents pour arracher la petite et l’emmener de force au catéchisme ! Des parents protestants inscrivent de leur plein gré leur progéniture sur le registre du diocèse. Après tout, l’essentiel, c’est que les enfants reçoivent un enseignement religieux, peu importe l’étiquette confessionnelle, n’est-ce pas ? Le pasteur lui-même l’a souligné l’autre jour, à l’assemblée générale. Le temple, ça fait un peu loin de chez nous, le métro n’est pas direct. Et puis, ça fait plaisir à ma belle-mère… dit le conjoint descendant de huguenots.Tralalère nous sommes tous frères, et c’est le moment des annonces de la paroisse :Mercredi soir, le club du mardi qui a changé de jour, chez Mme Duchemin, nous nous pencherons sur les origines de la broderie anglaise. Jeudi matin, la mise sous enveloppe de « Ta maison nous rassemble », le bulletin de la paroisse. Merci de venir nous aider au pliage. Vendredi, dîner à l’occasion de notre jumelage avec la paroisse de Glockstadt en Bavière, merci de vous inscrire auprès de M. Schmoorps, il manque encore du taboulé pour l’entrée. Lundi soir, étude biblique œcuménique animée en alternance par notre pasteur et par M. le curé de Notre-Dame des Mérites de la Sainte Vertu : cette fois-ci nous nous réunirons dans la sacristie de Notre-Dame, à côté de la gare du RER, la soirée a pour thème « Le Magnificat, la foi de Marie ». Et voici le moment de l’offrande, elle sera consacrée cette semaine à l’Association œcuménique d’entraide. Mais si, vous avez bien entendu. C’est donc cela, les activités paroissiales ? Etait-ce donc pour le taboulé, la broderie anglaise et la collaboration avec le curé, que les huguenots ont laissé leur peau à revendiquer la liberté de culte protestant ?Vous avez envie de claquer la porte pour aller donner directement votre offrande au premier SDF qui passera ? Vous pensez : Voilà au moins une petite somme qui ne servira sûrement pas à allumer un cierge d’entraide œcuménique à Votre-Dame des Vertus ?Eh bien, faites-le. Personne ne vous retiendra. Ici on ne fait pas de prosélytisme. Mais revenez, juste après le culte, leur dire pourquoi vous avez eu envie de claquer la porte. Dites-leur vos griefs, aux descendants de huguenots. Ils sont méconnaissables, mais ils n’ont pas changé : ils vous donneront librement la parole, ils vous écouteront respectueusement.
Alors n’hésitez pas : contre-attaquez. 11 h 50 sur le parvis, à la sortie, vous les trouverez là, souvent en train de critiquer. Qui donc ? Personne, ici les absents ont toujours raison ! Ils sont en train de critiquer seulement des idées. Des exégèses. Des affirmations. Entendues dans le sermon (dans ce cas on commence par le dire en face au pasteur), lues dans les journaux, écoutées à la radio… Vous pouvez lanceeer la polémique, c’est le moment. Ne pas mentir aux autres, ne pas se mentir à soi-même, être miséricordieux envers les faibles, être inflexible envers les puissants : les quatre principes du théologien Jacques Ellul (55) sont ici en vigueur. Appliquez-les, vous m’en direz des nouvelles… - Monsieur le Pasteur, me permettez-vous de vous demander quelques instants pour vous faire part de mes griefs ? Je voudrais exprimer plusieurs critiques, au sujet de ce culte… - Mais volontiers Madame. Je reçois le mercredi et le samedi, prenons une date. A moins que vous ne soyez libre dès maintenant pour rester déjeuner avec moi, et mon épouse? Et vous voilà attablés devant les hors d’œuvre variés de Notre-Dame des Vertus. Il en restait un peu depuis la veillée œcuménique d’hier, et les protestants ne jettent jamais la nourriture. Quelques membres du conseil presbytéral sont là aussi. Laissez donc de côté le vieux céleri des néo-papistes et entamez plutôt avec gourmandise…. la polémique. - Monsieur le Pasteur, je n’ai pas apprécié le culte, ce matin. - C’est bien ce que j’ai compris, c’est pourquoi je vous ai invitée, avec mon épouse Je me suis dit que ce serait intéressant de savoir pourquoi. Il est vrai que ma prédication était peut-être un peu… - Il ne s’agit pas de votre prédication… - Alors là vous me surprenez :était-ce donc la liturgie ? Nous avons utilisé la liturgie de l’Eglise Réformée de France. - L’une des liturgies de l’Eglise Réformée de France, publiées simplement à titre indicatif, corrige un conseiller presbytéral. Le déroulement du culte s’élabore au Conseil, le pasteur n’y est pour rien. Ce que vous dîtes là retient toute notre attention : qu’est-ce qui vous a chagrinée ? - Eh bien, d’abord, les cantiques ! - Il est vrai que certains d’entre nous, moi le premier, nous chantons un peu faux, dit un conseiller presbytéral.- Toutefois pas autant que moi ! ajoute son épouse.. Vous avez envie de vous exaspérer de leur fausse modestie ? Pas si vite… n’explosez pas tout de suite, regardez-les d’abord en face (d’ailleurs vous êtes en retard, ils sont déjà en train de le faire) : ils sont sincères, en plus ! - La question n’est pas de chanter juste ou non. Mais presque tous les chants choisis étaient catholiques…- Et vous trouvez que c’est un défaut ? demande poliment un autre conseiller, de l’air le plus neutre et objectif que l’on puisse jamais imaginer. Renseignements pris, ce conseiller est un descendant de galériens huguenots, d’une grande famille de résistants de la première heure de la Réforme. Quant aux autres conseillers presbytéraux, donc chargés du gouvernement de l’Eglise Réformée, plusieurs d’entre eux sont… catholiques romains, tout simplement ! Tout s’explique. Pas étonnant qu’ils ne s’offusquent pas de célébrer des cultes transformés en quasi-messes, composés de chants passe-partout et de textes bibliques tronqués avec la bénédiction le diocèse.. .Mais comment est-ce possible ?! Les descendants de huguenots ont-il perdu la tête ? Ils vous répondront, sereinement : C’est parce que nous sommes ouverts à tous. Ne pas confondre : « Etre ouverts à tous » et « Donner les clefs à n’importe qui »Voilà bien le charme délicieux du protestantisme : quand on y est né, on est « ouvert à tous » ! Autrement dit : Nous ne sommes pas sectaires, nous ne classons pas les personnes par étiquette, par le nom de leur « boutique » religieuse… Pourquoi exclure les non-protestants ? Pourquoi donc ne pas confier l’étude biblique au curé du quartier ? Leur candeur vous sidère ? Vous perdez le souffle ? Ce n’est pas grave, eux ont toujours la politesse d’attendre que l’adversaire reprenne son souffle ; ils profitent apparemment de cette halte bénie pour préparer placidement leurs oreilles à entendre le pire.Car il y a de quoi, rester sans voix ! Si l’on voulait éteindre la Réforme, pourrait-on trouver un moyen plus efficace ? Si les Résistants du 20ème siècle avaient eu la folie de confier la direction de leurs actions à des… Pétainistes convaincus, sous prétexte de n’exclure personne et d’être ouverts à tous, que se serait-il passé ?
Mais les réformés du 21ème siècle ont complètement oublié que le protestantisme était né lui aussi pour Résister. Résister contre un fascisme de la foi. Résister contre une doctrine, des pratiques et des articles de foi imposés par le Vatican et contraires à l’évangile : le salut acquis entre autres par les mérites et la médiation de la mère de Jésus et des « saints » (56) , la tradition placée au même rang que l’Ecriture (57), l’absence de libre interprétation de celle-ci (58), la primauté du pape (59), les 7 sacrements (60), le purgatoire (61), les indulgences, etc. etc.(62) : bref, tout le contenu même de la « foi catholique ». Au fil des siècles, rien n’a été aboli.Tous ces points fondamentaux, sur lesquels repose tout entier l’édifice doctrinal du catholicisme romain, ont toujours été et demeurent radicalement incompatibles avec les piliers de la Réforme protestante : le salut gratuit offert par la grâce seule, reçu par le moyen de la foi seule ; l’Ecriture seule autorité en matière de foi ; la libre interprétation de l’Ecriture basée sur le témoignage intérieur du saint Esprit ; le sacerdoce universel ; le Christ seul médiateur entre Dieu et les humains ; A Dieu seul la gloire… Mais les gentilles alouettes réformées d’aujourd’hui n’y pensent plus, ne font pas le rapprochement, confondent les doctrines et les personnes. Ne leur parlez pas de totalitarisme, ils ne comprendraient rien : le curé du coin est si gentil, voyons ! C’est lui qui nous a invités à porter des guirlandes à la salle des fêtes de ND des Vertus pour décorer le sapin de Noël ! Il est très ouvert… Alors, depuis, certains de ses paroissiens viennent ici, une fois sur deux. D’ailleurs ils ne trouvent pas ça tellement différent. Brrr…Ils ne trouvent pas ça si différent ? Mais c’est justement ça qui fait froid dans le dos ! Etre ouvert à tous, cela part d’une bonne intention. Il ne s’agit bien sûr pas d’interdire l’entrée du temple aux non-protestants, ni de mettre en doute les qualités humaines personnelles des sympathisants extérieurs. Or c’est cela, être ouvert à tous.
Mais il ne faut pas confondre « être ouvert à tous » et « confier les clés à n’importe qui ».
Il s’agit de cesser de confier des postes-clés à des personnes (même sympathiques et compétentes) qui ne sont pas protestantes, pour la simple raison que, bien évidemment, si dans les Eglises et les associations protestantes, ceux qui sont chargés des cultes, des éditions, de la diffusion et traduction des Bibles et des livres, de la catéchèse des enfants, etc., ne sont pas eux-même protestants (ni de naissance ni par conversion), si les détenteurs du droit de vote et les responsables d’activités primordiales au sein du protestantisme sont eux-mêmes des catholiques romains qui viennent au temple simplement parce que l’ambiance est bonne et que c’est près de chez eux, s’ils ignorent allègrement les différences radicales entre les confessions, s’ils ne voient pas du tout pourquoi les huguenots préféraient mourir plutôt que de renoncer à ces différences radicales qu’ils prennent pour des « nuances » périmées, eh bien c’est tout simplement le Protestantisme qui à moyen ou long terme va disparaître. Le Protestantisme en tant que valeur, en tant que conviction, en tant que « Religion Réformée ». Le Protestantisme et sa liberté de conscience, le Protestantisme et son respect de l’Ecriture, le Protestantisme annonceur de la Bonne nouvelle du salut gratuit et de son retentissement hautement subversif. Le Protestantisme et son esprit « d’ouverture », justement ! Invariablement, à ce stade de la conversation, le descendant de huguenots vous rappelle à l’ordre : Il convient de rester humbles !
Je me demande parfois avec inquiétude : et si De Gaulle avait voulu rester humble, aurait-il lancé un appel sur Radio-Londres ?
Dans le protestantisme français de notre siècle., à force « d’ouverture », l’œcuménisme a quasiment remplacé le protestantisme. Vous n’y croyez pas ? Venez plutôt voir de plus près…
Venez vous promener dans les « paroisses ». Car c’est ainsi que nous appelons maintenant nos Eglises locales, du même terme que dans le papisme. Entrez dans les temples (que même certains réformés, par inadvertance, se sont d’ailleurs mis à appeler « églises », dans la foulée…) Entrez dans les assemblées générales publiques des associations protestantes. Ecoutez les conférenciers, historiens, théologiens. Regardez, écoutez le protestantisme à la télévision, à la radio, dans les journaux. Vous allez vous « cogner le nez » constamment au papisme omniprésent, presque toujours présenté comme un allié, jamais comme une doctrine à combattre, même pas comme une théologie dont on se démarque clairement.Car le seul et unique cas où le protestant soit capable de flou dans l’expression de ses convictions, c’est bien quand il s’agit d’œcuménisme ! Là le résistant d’autrefois, et même le résistant-politique d’aujourd’hui, est soudain atteint du syndrome de la langue de bois. Il ne répète plus combien clairement Luther et Calvin ont désigné la papauté comme « règne de l’antéchrist » et la messe comme « idolâtrie ». Il ne critique plus le culte idolâtre des hosties, au contraire il pleurniche aux pieds du curé pour qu’on lui accorde l’intercommunion ! Il ne jette plus les icônes au nom du 2ème commandement « Tu ne te feras pas d’image », il préfère organiser des expositions de peinture religieuse en collaboration avec la paroisse romaine du quartier !En face, le camp adverse n’a plus à se donner aucun mal pour le réduire au silence : le réformé d’aujourd’hui est doux comme un agneau, pas dangereux pour deux sous : il se saborde tout seul ! Pour un peu il irait volontiers à Rome en chantant Cardinal nous voilà, si d’aventure un successeur de «l’antéchrist»-selon-Luther avait la « bonté », ou la perfidie, de l’y inviter.
Il était interdit aux huguenots, pendant les périodes de « liberté » de culte, d’être plus de douze personnes réunies. De nos jours, plus de problème ! Tout leur est permis dans la France laïque, mais de toute façon il ne viendrait même pas à l’idée des réformés de faire de la publicité pour qu’ils vienne du monde : alors, le résultat est objectivement le même. S’ils organisent une réunion, passionnante, animée par des théologiens protestants de renom, dans leur temple, et qu’à force de ne l’annoncer à personne il ne vient que peu de monde à leur soirée, comment vont réagir les organisateurs ? Croyez-vous qu’ils vont se dire en toute logique : la prochaine fois, faisons un peu plus de publicité pour que la salle se remplisse ? Pas du tout ! Les organisateurs réformés s’adonnent à « l’auto-révocation » (comme l’ont déjà remarqué certains) : ils réagissent à l’envers, ils décident aussitôt - après délibération démocratique évidemment - : Puisqu’il vient peu de monde, inutile de mobiliser la grande salle du temple et d’allumer toutes ces lumières, allons plutôt dans la petite pièce d’à côté, au fond de la cour… Sommes-nous plus de dix par hasard à une étude biblique, personne ne songe à se réjouir. C’est tout juste si l’épouse du pasteur ne pousse pas un discret soupir de lassitude parce qu’il va falloir rajouter une chaise.
Résultat : si vous avez réussi à traquer l’info quasi confidentielle d’une conférence publique annoncée, et que vous arrivez devant la porte du temple, vous croirez du premier abord qu’elle est fermée et que tout est annulé, d’après l’apparence des lieux. Il faut penser à pousser la porte, elle est ouverte, il faut penser à chercher dans les recoins, les théologiens sont là. Et la Lumière aussi. Mais il fallait le savoir.Ne pas faire de prosélytisme, ne pas faire de sectarisme, c’est évidemment louable. Mais faut-il pour autant couler allègrement le navire de la Bonne Nouvelle, par discrétion et par amour des ennemis ?! Ah, si les dragons du roi avaient eu, comme dans les films de science fiction, un télescope inter-temporel pour jeter un coup d’œil sur le 21ème siècle : décidément, comme ils auraient été contents ! Les réformés de ce siècle ne cessent de pratiquer tous seuls l’auto-révocation ! Pour promulguer la révocation de l’Edit de Nantes (63), Louis XIV avait pris pour prétexte que puisque les huguenots étaient désormais si peu nombreux (décimés par les persécutions) qu’on pouvait les dire inexistants, il n’y avait plus de raison d’autoriser l’exercice du culte protestant. (En fait des huguenots continuaient à vivre et à pratiquer leur religion, en cachette ). Nous aujourd’hui, nous prenons pour prétexte notre petit nombre (dû en grande partie à notre volontaire absence de publicité) pour dire qu’il n’y a plus de raison de célébrer le culte (en remplaçant les activités protestantes par des activités œcuméniques, en fusionnant deux paroisses réformées en une seule, en annulant des projets, etc. etc.). Au 21ème siècle, nous avons toute la liberté, si chèrement acquise par nos prédécesseurs qui ont résisté à l’oppresseur, de vivre la foi protestante au grand jour. Et c’est nous qui prenons la réalité pour leurs désirs à eux, en répétant sans cesse « nous sommes minoritaires, la France est un pays catholique »… Non, la France n’est pas un pays catholique. (D’ailleurs 95% des Français ne vont pas à la messe). La France est un pays laïque. Les écoles protestantes étaient interdites, à l’époque des huguenots. Plus la peine de s’inquiéter aujourd’hui : elles sont autorisées, grâce à la laïcité. Mais par respect de la laïcité, justement, les protestants les ont eux-mêmes supprimées. Là aussi, nous avons choisi de nous auto-saborder. Pourquoi ? Par « humilité » ? Une humilité bien mal comprise, bien pernicieuse, pervertie. En nous plaçant ainsi sans cesse sous le boisseau, ce n’est pas nous-mêmes que nous mettons au dernier plan, mais encore et toujours cet esprit de résistance qui anime le protestantisme ; ce n’est pas notre parole à nous que nous renonçons à crier sur les toits, mais celle de l’Ecriture seule. Ce faisant, je crois fermement que nous faisons fausse route : nous ratons la cible, nous faisons sur toute la ligne le jeu de l’adversaire.
Les huguenots souffraient de la présence imposée de représentants du roi très catholique qui assistaient obligatoirement aux synodes de l’Eglise Réformée. Aujourd’hui bien sûr on ne souffre plus de cela. Non pas parce que les synodes, lieux de décision, se tiennent entre décisionnaires protestants, comme il se doit, sans intrusion papiste : ils le pourraient légalement, mais ce n’est pas le cas. Non, si maintenant tout se passe sans problème, c’est parce que tout simplement les protestants eux-mêmes de leur plein gré invitent les autorités catholiques romaines à assister aux synodes réformés ! Par fraternité, tout simplement, vous répondent les organisateurs, candides comme toujours. Alors, fatalement, il est déjà arrivé, au début du 21ème siècle, qu’un invité romain outrepasse ses droits et demande la parole ! Au synode de l’Eglise Réformée de France ! Mais à qui la faute ?
Au 16ème siècle il était interdit aux huguenots de manger gras pendant le carême. Parmi d’autres, l’un des célèbres versificateurs des psaumes de la Réforme, Clément Marot, avait été emprisonné au Châtelet (64) pour avoir mangé du lard pendant cette période. De même, c’est ainsi que le Réformateur Zwingli avait implanté la Réforme à Zürich (65) en organisant en toute insolence un « repas de saucisses » au beau milieu du carême. « Je me gausse de la pénitence », disait un jour un protestant à quelqu’un d’autre, provoquant l’indignation de son interlocuteur.
Il ne s’agit pas là de désinvolture, mais bien du respect de la foi en la seule grâce de Dieu. Si nous croyons que notre Dieu donne gratuitement le salut à l’être humain, par pure bonté, sans aucun mérite de notre part, alors nous n’avons pas à l’acquérir en cherchant à nous rendre Dieu favorable par des sacrifices et des privations. Toute « pratique religieuse » allant en ce sens est donc au contraire, aux yeux des premiers huguenots, une offense à Dieu, une mise en doute de la gratuité de sa bonté qui sauve en elle seule le croyant, en toute certitude.
Avec Dieu pour seule source de salut, on se lève chaque matin avec assurance. Avec Dieu pour seul maître et pour seule autorité, on tient tête aux rois et aux papes en toute insolence (66). Aux débuts de la Réforme, avant la St-Barthélemy déjà, on repère les protestants entre autres aux délicieux fumets de viande qui s’échappent de leur cuisine en pleine période de jeûne obligatoire.
De nos jours évidemment, plus de problème. Quiconque a envie de s’installer à une terrasse de café pour déguster publiquement son hot dog le vendredi saint peut le faire sans danger, même face au parvis de l’église catholique romaine du quartier, il ne risque plus rien. Mais croyez-vous que les protestants du 21ème siècle en profitent ? Pensez-vous que sur la place du Châtelet, il y ait le moindre hommage à Clément Marot et à ses coreligionnaires, chaque printemps avant Pâques ? Pas du tout ! Pas la moindre banderole même discrète, pas le moindre défilé même bien ordonné et autorisé par la préfecture, pas la moindre « Dégustation de lardons » accompagnée de tracts sur l’historique du lieu ! Rien ! En général les protestants, ce jour-là sont occupés à autre chose, comme par exemple une veillée œcuménique à l’occasion du chemin de croix des catholiques romains.
De toute façon tout le monde a oublié cette histoire de jeûne, pourtant lourde de sens. Si d’aventure on leur en parle, les protestants disent qu’il y a une « nuance », que dans le protestantisme le jeûne n’est « pas obligatoire »… Là encore, sur ce point comme sur bien d’autres, nous avons transformé les contraires en nuances, et la résistance en collaboration.
Il ne s’agit pas là d’un point de détail. Ce n’est pas pour de simples nuances que des huguenots sont allés croupir dans les geôles du Châtelet. Ce n’est pas par gourmandise suicidaire que les austères adeptes de la Réforme dégustaient ostensiblement du lard à cette époque de l’année. Ce n’est pas par gloutonnerie effrénée, doublée d’exhibitionnisme, qu’ils ne pouvaient même pas attendre la date de Pâques pour faire rôtir leur gigot toutes fenêtres ouvertes. Non, c’était bien un acte profondément religieux. Il s’agit de foi, de conviction, il s’agit de signer et de clamer, là encore, que l’on ne craint personne, parce que Dieu seul ordonne notre conduite. Parce que notre confiance est placée sur le roc de la foi en Celui qui ne nous demande pas de sacrifice ni de privation mais qui donne gratuitement le salut, par sa seule grâce, par sa seule bonté infinie et indubitable. Faire griller ses saucisses le vendredi saint au lieu de suivre le jeûne du carême, pour le protestant des origines de la Réforme, c’est un acte risqué, accompli à la seule gloire de Dieu.
Il ne s’agit pas de s’en priver maintenant, au siècle où on ne risque plus l’emprisonnement, au siècle où le combat est gagné. Car le combat est gagné. Il n’est pas révolu : la doctrine romaine n’a pas changé, le carême y existe toujours, même si par la tiédeur de ses adeptes il n’est plus largement pratiqué. Le Réformateur Zwingli avait gagné la bataille par la délibération, à Zürich. Et le long combat des réformés en France aussi, coûteux en vies humaines, a été victorieux. La liberté de culte existe. Alors profitons-en. Arrêtons de l’occulter. Cessons de dire au curé du coin (d’abord, pourquoi donc lui parlons-nous ? ) (67) que « chez nous le jeûne n’est pas obligatoire », comme s’il s’agissait d’une vague variante de folklore entre deux confessions presque similaires.
Les colporteurs de livres étaient pourchassés au début de a Réforme, de peur qu’ils ne divulguent les « nouvelles idées de Luther » et qu’ils ne distribuent des Bibles échappant au contrôle du clergé romain.
Dieu merci : plus de cela aujourd’hui, les librairies ont pignon sur rue et la Bible est le premier best-seller. Mais les protestants eux-mêmes décident parfois de fermer leurs librairies, ou de confier la diffusion de leurs Bibles à des associations à conseil d’administration œcuménique, qui font de la publicité pour les versions revêtues de l’imprimatur du Vatican.
Là encore, nous usons de la grande liberté chèrement acquise par les premiers huguenots pour nous auto-révoquer, et piétiner nous-mêmes ces droits acquis au fil des siècles, par les combats protestants que nous préférons occulter !
Il en est de même pour nombreux « bulletins paroissiaux » réformés ou luthériens. Vous pouvez les lire, pour certains d’entre eux, quasiment de la première à la dernière ligne sans soupçonner un seul instant un lien quelconque avec le protestantisme :
Un édito du pasteur (qui ne mentionne pas toujours sa fonction) sur la paix dans le monde et dans les familles, une rubrique diaconat sur la distribution de goûters aux enfants de la DDASS, un billet d’humeur bien raisonnable de la dame qui anime les week-ends d’excursion, un petit zeste de scouts pour englober une dose de jeune génération, et le tour est joué. Eventuellement, une recette de cuisine, même, dans un coin, s’il reste un encadré à côté de la braderie annuelle. Bref, les échos tièdes d’une association neutre.
Que ce soit dans le culte, dans le bulletin paroissial ou ailleurs, généralement il n’y a pas trace d’une confession de foi protestante. La foi dans le salut gratuit offert par la seule grâce de Dieu, sans mérites, sans purgatoire et sans indulgences, reçu par la foi seule ? Si vous en parlez trop fort, on a peur de gâcher la doucereuse veillée œcuménique. L’Ecriture seule autorité, au mépris de la mainmise romaine sur la juste interprétation ? C’est une évidence, mais on évite tellement de le rappeler qu’on invite les évêques papistes à affubler nos exemplaires bibliques de leur « vérité » en commentaires de bas de page. La confession de foi de la Rochelle, made in Calvin ? Vous pouvez faire le tour des temples toute votre vie sans jamais l’entendre proclamer.
Il était interdit par le passé de se convertir au Protestantisme, et les huguenots devaient se cacher, pour le faire sans y laisser leur peau. De nos jours, vous avez le droit, de vous convertir au Protestantisme. Mais essayez un peu, pour voir. Faites-le, si le cœur vous en dit, et puis ne vous privez pas de le clamer haut et fort : divulguez votre Bonheur…
Que se passera-t-il ? Sans tarder vous verrez rappliquer un ou plusieurs de vos coreligionnaires réformés, qui vous diront à l’oreille : tais-toi, ça pourrait choquer, il y a des catholiques dans la salle… ! (sic)
Si vous avez envie de vivre votre foi protestante comme d’autres l’avaient rêvé jadis, la Réforme sans les persécutions en somme, eh bien il faut viser juste. Non pas certes que nous soyons persécutés, aucune trace de persécution religieuse dans notre douce France du 21ème siècle. Mais au lieu d’en profiter, nous renonçons tous seuls au protestantisme ! Par tiédeur ? Par politesse ? Par modestie défaitiste ? Par oubli ? Par humilité morbide ? Toujours est-il que le culte réellement protestant se fait rare.
Partout ou presque, en franchissant la porte d’un temple ou d’une quelconque manifestation protestante, vous vous retrouvez nez à nez avec le papisme. Presque constamment, puisque le calendrier des « temps de l’Eglise », qui avait été rejeté par les Réformateurs, est à nouveau en vigueur. De façon circulaire : Noël, Pâques, Pentecôte, etc. etc., la ronde incessante des événements de la « vie de Jésus » implicitement nous empêche d’étudier le texte biblique en entier, de a à z. Essayez un peu d’étudier ne serait-ce qu’un évangile dans son texte intégral avec vos coreligionnaires protestants. Vous avez peu de chances d’y arriver. Il y a toujours un événement du calendrier liturgique à commenter en priorité, un même petit choix d’extraits, « actualité » oblige. On laisse ainsi de côté des pans entiers de la Bible. L’Ecriture seule, et toute l’Ecriture, c’est pourtant l’une des valeurs primordiales pour laquelle nos prédécesseurs réformés n’ont pas hésité à combattre. passionnément.
Vous avez peut-être envie d’être « pratiquant », comme on dit, c’est-à-dire, outre le fait de mettre en pratique la Parole biblique, vous avez peut-être envie de rejoindre une assemblée protestante pour célébrer le culte ? Eh bien il vous faudra viser juste. C’est acquis, nous l’avons dit, même si les pourparlers œcuméniques cherchent aussi à nous en dissuader, il n’est plus, de nos jours, interdit de se convertir au Protestantisme. Mais attention, si c’est bien au Protestantisme que vous voulez vous convertir, et non à une sorte de vague macédoine religieuse oecuménique, apprenez à viser juste pour venir au temple :
En janvier : « semaine de prière pour l’unité des chrétiens » (sic). Ce n’est qu’une semaine, mais les calendriers débordants des uns et des autres aidant, pendant la précédente et la suivante vous n’êtes pas à l’abri de trouver sur place un curé au lieu du pasteur. Février : pas beaucoup d’activités, il y a les vacances scolaires, et un bon huguenot du 21ème siècle se complaît dans le petit nombre, jusqu’à extinction sans s’alarmer. Les trois pelés ont-ils jugé bon de partir au ski ? Qu’à cela ne tienne, chers amis, on va téléphoner aux quatre tondus… pour leur dire de ne pas prendre la peine de venir ! Mars : infiltration du carême et de toutes sortes de semi-jeûnes beurrés et polis en compagnie des papistes qui eux-mêmes ont un peu faim et font des entorses, du coup on mange la même chose en se faisant des politesses, et voilà le combat des huguenots grilleurs de saucisses bien enterré. Avril, Mesdames et Messieurs, c’est pour nous tous qu’il est ressuscité, rien, sauf votre détermination, ne vous épargnera les veillées œcuméniques en période de Pâques. En mai, il y a les ponts et les congés, nouvelle désertification auto-révoquante. De juin à septembre, villégiatures et vacances scolaires, nombreux temples fermés un mois au moins en juillet-août (comme si les congés n’étaient pas au contraire du temps libéré pour aller au culte ! Comme si les esseulés n’avaient pas plus que jamais besoin de présence biblique !)
En octobre, là, vous guettez les événements, l’œil brillant ? Tout le monde est rentré, pas d’événement dévastateur à l’horizon, vous espérez une belle célébration calviniste ? Voire luthérienne ? Justement, le dernier dimanche d’octobre, pour la fête de la Réformation ? Vous rêvez de célébrer ensemble le jour où Luther a placardé ses thèses sur les Indulgences ?
Vous le leur demandez, vous l’attendez ?
Attention, ne vous bercez pas de faux espoirs, vous risqueriez de tomber de haut. Ah oui, le dimanche de la Réformation ? Mais non, nous ne faisons rien, parce que ça tombe juste pendant les vacances de la Toussaint… (sic) Et pour cause. C’est à cause de la fête catholique de la « toussaint » que Luther avait choisi la date propice pour annoncer le salut gratuit. Le salut offert, directement, du producteur au consommateur. Sans intermédiaire. Sans représentant du Christ sur la terre. La Bonne Nouvelle imprenable, tonitruante, retentissante, inconditionnelle !
Ce n’est pas rien, la fête de la Réformation ! Ce n’est pas par hasard, si « ça tombe justement pendant la Toussaint » !
Les protestants du 21ème siècle l’ont oublié. Que Dieu nous soit en aide.
On ne peut pas en rester là. Il faut prendre la parole. Ouvrir le dialogue. Leur demander d’où vient cette amnésie, qui frise parfois le négationnisme !
Faîtes-le. Sillonnez les paroisses luthériennes et réformées. Partout, sans exception ou presque, vous pourrez dialoguer, mais vous vous heurterez, avec une régularité lancinante, toujours aux mêmes arguments, aux mêmes lieux communs œcuméniques répétés par vos interlocuteurs. Ci-dessous, en voici les plus courants. (Comme au bon vieux temps des « disputations » théologiques, tous accompagnés de leur « réfutation ») :
Nous protestants nous auto-proclamons volontiers, justement, « Eglises issues de la Réforme du 16ème siècle », comme s’il s’agissait d’un … « vieux machin périmé » qui n’a plus sa raison d’être. Nous renforçons même cette impression en répétant, encore une fois, dès que la moindre critique contre Rome se fait entendre, que « nous ne sommes plus au 16ème siècle » et que par conséquent l’heure n’est plus au conflit.
Un pasteur luthérien est même allé jusqu’à affirmer un jour publiquement que si Luther vivait de nos jours, il n’aurait plus besoin de réformer l’Eglise (sic) !
Et pourtant, si Luther vivait de nos jours, il constaterait au contraire que les Indulgences, à cause desquelles il avait lancé son premier cri d’indignation, existent toujours – on ne le dira jamais assez - en bonne place à l’article 1471 du catéchisme catholique romain de 1992, et à la question 312 de la nouvelle version parue à l’automne 2005. Les Indulgences, exactement comme au 16ème siècle, servent toujours, selon le « catéchisme de l’Eglise catholique » romaine, à diminuer les peines « temporelles », c’est-à-dire le temps passé au « purgatoire », et ceci grâce à l’intermédiaire de l’Eglise (romaine). Rien n’a changé, ce sont les mêmes indulgences, et la bulle pontificale de novembre 1998 sur l’Indulgence du jubilé le précise d’ailleurs on ne peut plus clairement (68). Rien n’a changé ? Si. Nous, protestants. Nous, qui de peur de froisser notre voisin de palier, notre employeur ou notre belle-mère catholiques romains, nous empressons d’arrondir les angles. En nous réfugiant dans la langue de bois œcuménique, voire, je le répète, dans un dangereux « négationnisme » ! Comme si les dizaines de milliers de morts huguenots sur les bûchers n’étaient qu’un détail de l’histoire ? Arrêtons!
Arrêtons la collaboration. Arrêtons l’œcuménisme.
Vous disiez que nous ne sommes plus au 16ème siècle, c’est vrai : mais au 21ème nous avons au contraire des raisons supplémentaires de nous opposer à Rome, comme les dogmes mariaux et l’infaillibilité pontificale qui au 16ème n’existaient pas encore (69).
Nous ne sommes plus au 16ème siècle, Dieu merci :
nous ne sommes plus menacés de mort si nous exprimons nos désaccords : alors pourquoi ne pas en profiter pour les clamer haut et fort ?
Nous ne sommes plus au 16ème siècle, alors parlons donc d’aujourd’hui :
cessons enfin de nous auto-définir constamment comme « les Eglises issues de la Réforme du 16ème siècle »: aurait-on jamais idée d’appeler notre République française « un Etat issu de la Révolution du 18ème siècle » ? Ne serait-ce pas faire preuve de mépris envers les valeurs de la République, si chèrement acquises, si précieuses et si actuelles ? Tout comme celles de la Réforme…
Même par le passé, les conversions forcées ont toujours eu lieu dans le sens des abjurations de protestants sous la contrainte, en faveur du catholicisme romain, et non en sens inverse. Même au plus fort des guerres de religion, dans les épisodes violents de la guerre des Camisards, ces derniers ne se battaient pas pour convertir les papistes, mais seulement pour acquérir pour eux-mêmes le droit de culte protestant. La différence n’est pas mince : c’est la différence même entre le totalitarisme de type inquisiteur, d’une part, et la Résistance pour la liberté de conscience, d’autre part. Sur ce point comme sur beaucoup d’autres, nous ne sommes pas là en présence d’une « nuance », mais bien de deux façons de penser diamétralement opposées.
De même qu’en politique, certains refusent, à mon avis à juste titre, de participer à des tables rondes avec des représentants de partis extrémistes et totalitaires, de même je crois indispensable de refuser tout dialogue proposé par un interlocuteur qui a priori s’auto-proclame infaillible.
Par ailleurs, on se leurre si l’on croit que cette infaillibilité est devenue plus nuancée avec le temps, bien au contraire (70). Le pape est réputé infaillible pour toutes les questions concernant la foi et les mœurs. Or il se trouve qu’il parle rarement d’autre chose en public ! Qu’il soit implicitement reconnu faillible pour ce qui est par exemple de la météo ou des mathématiques, ne devrait pas suffire à nous rassurer…
-Mais non, nous n’allons pas changer de pape : nous n’avons pas de pape. Nous sommes protestants.
-Trêve de plaisanterie : oui bien sûr. Par définition les personnes se succèdent et changent, au Vatican comme ailleurs. Les papes changent, mais la papauté, elle, ne change pas. La question du changement de la personne d’un monarque n’a jamais été une bonne raison pour renoncer à lutter contre le principe de monarchie absolue en lui-même.
- Mais même si certains à la base pensent différemment, il n’y a qu’une seule façon de penser autorisée, dans le catholicisme romain (72). Qu’attendons-nous pour cesser de confondre les doctrines et les personnes ?! Ce sont les doctrines qui sont à combattre, non les personnes. Et malheureusement c’est sur des doctrines que nous, protestants, signons des accords œcuméniques, sans nous soucier de savoir si nous bradons notre foi ! C’est cela qui est grave, même si l’interlocuteur peut sembler sympathique. Il y a aussi, n’en doutons pas, des bouddhistes très ouverts. Allons-nous pour autant signer avec eux, par exemple, un accord sur la réincarnation ? La Bible nous invite à ne pas faire de considération de personnes (73). De même que ce ne sont pas des personnes qu’il convient d’avoir pour ennemis, mais des idées, de même la possible sympathie pour une personne ne devrait jamais pouvoir nous amener à adhérer à des affirmations ou à des pratiques contraires à notre foi ! Cela semble évident ? Eh bien non, en pratique ça ne l’est pas. Les exemples sont innombrables dans la vie quotidienne des paroisses. Le sympathique curé du coin est bien gentil, il distribue la soupe populaire, puisque la cause est bonne on va le rejoindre, et la soirée pleine de candides protestants se termine au milieu des… actions de grâces à Votre-Dame des Vertus ! Ou bien, on est bien sûr solidaires dans le deuil des familles d’une catastrophe aérienne, les passagers sont de toutes les religions, alors on participe à la cérémonie commémorative : et voici le pasteur piégé au beau milieu d’une prière pour les morts… Les petites sœurs de la Grande Bonté de « Saint »-Untel organisent une veillée pascale ? Et elles sont tellement charitables envers les orphelins ? On les voit souvent, elles sont du quartier et nous disent toujours bonjour bien poliment ? Alors on ne refuse pas, et on risque de se retrouver, par exemple, au « chemin de croix » suivi d’un repas maigre pour pénitence, en compagnie d’actives militantes anti-IVG très méprisantes des lois de la République… Et la liste n’est pas exhaustive évidemment.
En outre il y a un sérieux revers de médaille à cette soudaine bénédiction des membres du clergé romain sur la diffusion de l’Ecriture : ils y collaborent activement et prennent eux-mêmes le contrôle des éditions, inondent maintenant le monde protestant d’exemplaires plus ou moins de leur cru, par le biais de traductions œcuméniques, avec des commentaires, voire des illustrations, ou même revêtus de l’imprimatur, tandis que les protestants se laissent naïvement « confisquer » implicitement des pans entiers du texte biblique en tombant, le dimanche, dans le panneau des « paroles du jour » découpées conformément au missel. Nous piétinons ainsi allègrement et tous ensemble les combats de la Réforme : la sortie du joug de la mainmise de Rome sur l’exégèse (car c’est bien cela qu’interdisait le concile de Trente, et c’est toujours interdit), la lecture du texte brut sans les commentaires du clergé (qui disparaît, avec les notes œcuméniques en bas de page), la lecture de toute l’Ecriture - qui de fait n’a plus lieu si l’on se contente de suivre la « liste de lecture » proposée, faite de morceaux « choisis ». Choisis pour les dimanches par la hiérarchie romaine, qui plus est (76).
Chacun peut épouser qui il veut dans notre douce république laïque, heureusement. Faut-il pour autant faire un cocktail informe et insipide de religions et de convictions sous prétexte de cimenter la vie conjugale des couples mixtes ?
Si un rugbyman épouse une footballeuse, vont-ils jouer avec des ballons carrés pour ne fâcher personne ? Leur union a-t-elle besoin de ce consensus vital pour rester solide ? Et si les camarades des uns et des autres se mettent à protester haut et fort, à faire des manifs à grands renforts de haut-parleurs et de banderoles pour dire qu’ils en ont marre des ballons carrés, nos tourtereaux-mixtes vont-ils traiter les protestataires de dangereux intégristes, et les accuser de mettre leur couple en péril ?
Et même si l’idée selon laquelle c’est une bonne habitude d’apprendre à prêcher sur tout texte qu’on vous impose, est un argument recevable - pour des raisons d’exercice et de discipline, dans un but d’apprentissage et de progrès du prédicateur - il n’implique pas que les pasteurs et prédicateurs laïques protestants doivent recevoir de Rome les instructions du choix des extraits ! On pourrait aussi s’exercer à prêcher sur toute la Bible, sans se laisser aller à la facilité de se limiter à ses propres choix, si on la prenait dans l’ordre, de a à z, sans rien omettre. Certains livres de la Bible ne se prêtent pas à la prédication dans leur intégralité ? Eh bien prenons au moins, pour commencer, les quatre évangiles, d’un bout à l’autre, dans leur texte intégral, et un autre livre entier, sans découpages, de l’Ancien Testament, comme le faisaient les premiers réformateurs. L’Ecriture seule, et toute l’Ecriture, avons-nous aussi oublié dans son entier ce pilier de la Réforme ?
D’autre part, de toutes façons cette attitude de discipline du « texte imposé » n’est profitable à tous, me semble-t-il, qu’à titre d’exercice, par exemple dans les réunions privées de formation des prédicateurs, et certainement pas pour le culte public du dimanche : les paroissiens ne sont pas des cobayes ! Ils ont besoin le dimanche matin d’être « nourris » pour la semaine par la prédication, ils n’ont pas besoin d’entendre du pasteur ou du prédicateur ses brouillons d’exercices, ses discours laborieux sur un sujet qui ne l’inspire pas ! Si un orateur accepte de prendre la parole, par simple discipline et à titre d’exercice, sur un sujet dont justement il n’a rien à dire, comment va-t-il apporter quelque chose aux auditeurs ?
(En général, on vous dira cela avec une certaine condescendance. Les « nouveaux » convertis, c’est bien connu, sont parfois un peu « enthousiastes ». Et être enthousiaste, dans le tranquille monde réformé du 21ème siècle, c’est malséant. Ne demandez pas pourquoi, ne posez pas de questions inconvenantes comme un nouveau riche - le Protestantisme est effectivement une richesse - car c’est évident : ça ne se fait pas, d’être « enthousiaste ». Vous frisez le sens étymologique, on va bientôt vous accuser de vous croire rempli de la présence de Dieu. (Ce qui entre parenthèses est pourtant un privilège réservé à tous, sans exception, et sans aucun mérite!) L’enthousiasme, c’est bien connu, fait partie des symptômes que présentent souvent les « nouveaux » convertis. Pourquoi « nouveaux » ? Car le mot ici n’a pas le sens qu’il a ailleurs. Au fil des années et des décennies, le « nouveau » converti sera toujours nouveau. Vous vous demandez combien de temps va durer ce gentil bizutage ? Vous espérez, en vieillissant, cesser d’être nouveau ? Mais non, vous n’y êtes pas, vous n’avez rien compris ! Vous resterez « nouveau » protestant, suspecté d’intégrisme juvénile, même quand les années vous auront rendu le dos courbé et les mains tremblantes. Pour au moins deux raisons : premièrement, la date de votre adhésion personnelle à la Réforme se situe il y a moins d’un siècle, elle n’a pas été injectée dans votre premier biberon par tradition familiale transmise sans interruption depuis 1559. Deuxièmement, vous avez parlé de Conversion. Quand on est converti, c’est toujours nouveau. Quand on aime on a toujours 20 ans. C’est là que le bât blesse.
Et pourtant Luther, Calvin, Zwingli et tous les autres étaient eux aussi des « nouveaux convertis ». Et pour cause. C’est justement parce qu’ils étaient nés « sous le joug du papisme », comme on disait à l’époque, qu’ils avaient eu à cœur, à la vie et à la mort, de répandre l’esprit de Résistance que représente la Réforme protestante.
Depuis, L’Eglise romaine a renoncé aux méthodes violentes mais n’a pas bougé d’un pouce quant à son affirmation d’être seule détentrice de la vérité (77) et à sa volonté d’y réintégrer tout le monde (78).
Alors je pose la question : du côté protestant, où est-elle aujourd’hui, la résistance ? Remplacée par la collaboration, au nom de l’unité ? Selon la logique de Pétain : collaboration au nom de l’unité (de la nation) ?!
Il ne faut pas en conclure pour autant que nous trahissons la démarche de Luther en restant séparés de l’Eglise romaine ! Ce serait retourner complètement la réalité de la situation au profit du totalitarisme romain, (ce que certains ne se privent pas de faire, dans la plupart des cas en toute bonne foi). Certes Luther n’avait pas voulu fonder une autre Eglise. Mais Rome refusant d’adhérer à la Réforme, Luther n’a pas pour autant essayé de réunir les deux religions. Ce n’était pas là son but : les deux partis sont inconciliables, qu’on nous laisse seulement célébrer notre culte protestant en paix (81) ! Telle était sa réaction, à la toute première tentative de rapprochement et de consensus avec Rome : il a aussitôt reproché leur démarche à Bucer et à Mélanchthon, étonné de voir que ceux-ci lui demandaient « ce qu’il faut céder aux catholiques romains ». Qu’on nous laisse seulement vivre en paix notre foi protestante, tel était le souhait de Luther. Et nous, aujourd’hui, maintenant qu’au terme d’une lutte acharnée, celle de tous les premiers protestants, nous avons effectivement obtenu qu’on nous laisse enfin vivre en paix, c’est nous-mêmes qui nous acharnons à vouloir tout remettre en question pour tout « concilier » !
Arrêtons. Les deux partis sont inconciliables, la paix consiste au contraire a accepter ce pluralisme, sans chercher à l’annihiler par « l’unité visible », par la pensée unique. La foi protestante est incompatible avec la doctrine romaine, et il ne s’agit pas seulement de l’opinion de Luther…
- Un « accord œcuménique » ? Sur la « justification par la foi », dîtes-vous ? Je vous prends au mot avec plaisir, « tournons la page », si vous le voulez bien : mais pour en parler plus amplement, au chapitre suivant.
Sommes-nous tous des frères ? Si oui, sommes-nous tous des clones à pensée unique ? Armés de cette logique, pour le moins surprenante, selon laquelle puisque nous serions tous frères, nous devrions tous croire des choses qui conviennent aussi, plus ou moins, à la religion de l’autre, les oecuménistes de tous bords ont donc décidé qu’on allait voir ce qu’on allait voir, qu’on allait signer ce qu’on allait signer, afin que le monde voie notre unité de « chrétiens ». Unité rimant avec vérité, c’est bien connu, (même si ce n’est pas ce que dit l’évangile, on a pris l’habitude de le chanter sans broncher).
Depuis plusieurs décennies déjà, au 20ème siècle on a lancé une nouvelle mode, dans la « chrétienté » : la publication commune de textes sur tous les sujets doctrinaux, destinés à montrer tant bien que mal que catholiques romains et protestants croient finalement plus ou moins la même chose ! Avec, tout au plus, éventuellement, quelques petites nuances gentillettes. C’est tout un art, il faut bien le reconnaître. Remplacer les contraires par des nuances, transformer les oppositions radicales en petites divergences inoffensives, l’exercice de style est évidemment ardu. Comme pour toute langue étrangère, pour manier la langue de bois œcuménique avec brio, il faut du temps et de l’énergie au travail : les oecuménistes en ont.
Après quelques décennies d’entraînement, ça devient même une seconde nature, on arrive, pour les plus doués, à insuffler un peu de cette langue morte jusque dans le langage oral. « Nous ne sommes pas venus pour prier ensemble, mais nous sommes venus ensemble pour prier » (sic) dira ainsi un ecclésiastique du plus grand sérieux (se dédouanant ainsi d’avoir célébré avec des non-catholiques). Car jamais, du côté romain, on ne s’abaisse à lâcher un zeste de doctrine. Rien ne bouge du point de vue dogme, au Vatican. Et pour cause : quand on est infaillible, c’est pour la vie. (Eternelle ?)
Du côté protestant, on affirme au contraire ne pas détenir la vérité (82). Mais on oublie de préciser haut et fort qu’on récuse aussi le droit de quiconque, y compris le Vatican, à avoir cette prétention! Alors ce ne sont pas les successeurs de l’Inquisition qui nous contrediront, puisqu’ils pensent eux aussi que… nous protestants ne détenons pas la vérité (puisqu’elle se trouve à Rome, compris ?) Et tout le monde semble parfaitement à l’aise dans cette situation de comique-involontaire. Il ne viendrait pas à l’idée des protestants de refuser le « dialogue » quand les dés sont pipés par la prétendue infaillibilité de l’une des deux parties ! Mais à quoi pensent-ils, nos candides descendants de huguenots ? A beaucoup de choses intelligentes. Mais pas du tout à se méfier de l’interlocuteur, même quand l’Histoire a prouvé que cette prudence ne serait pas superflue.
Cela vaut la peine de se pencher sur les textes officiels œcuméniques :
Ils sont en vente libre, sans prescription médicale, ils ne donnent pas forcément de migraines au lecteur, et pourtant habituellement personne ou presque ne prend le temps de les étudier de près, parmi les personnes concernées, c’est-à-dire tous les paroissiens. Un peu comme pour les contrats d’assurance, on ne prend pas toujours la peine de lire les petites lettres, puisque le vendeur est « très sympathique », qu’il nous accueille à bras ouverts évidemment, et qu’il a pignon sur rue… Alors on laisse signer, sans appréhension apparente.
Et puis un jour on se réveille avec la gueule de bois. Avec la langue de bois.
Les piliers de la maison sont chancelants et on n’aurait jamais dû signer. Les piliers de la Réforme, on n’a pas pensé à les protéger. On dirait qu’on pense à tout sauf à cela, chez les oecuménistes protestants.
Tout, ou presque, a fait l’objet d’un texte ou doit faire l’objet d’un projet de rédaction de texte destiné à montrer que nous avons des points communs avec le catholicisme romain, que même si nous ne sommes pas « encore » d’accord nous pouvons au moins « dire ensemble » un certain nombre de choses… puisque « nous sommes frères », voyons !
Ce n’est pas nouveau : le papisme a toujours voulu faire signer aux protestants leur abjuration, c’est-à-dire, exactement, leur faire signer qu’ils étaient d’accord avec la doctrine catholique romaine.
Mais cela n’a pas marché : quand on a essayé de saper par la force les fondements de la Réforme, au 16ème siècle, la Résistance était là, suscitée justement par ce coup de force. Alors depuis le 20ème siècle, Rome a changé de tactique : on fait désormais signer les descendants de huguenots de leur plein gré : c’est tellement plus efficace , c’est simple, mais il fallait y penser !
Les méthodes ont changé, elles ne sont plus violentes, mais le but poursuivi par la papauté est le même : ramener tout le monde sous sa coupe.
C’était déjà dans les textes officiels de Rome sur l’œcuménisme (83) et presque personne n’y prêtait attention. Mais maintenant que Monsieur Ratzinger ne se prive pas de crier sur les toits (84) que l’Eglise romaine est la seule véritable et que le pape est le seul vrai chef, on peut supposer que les écailles vont enfin tomber des yeux de nos oecuménistes protestants ? (Merci, Monsieur Ratzinger !)
De toute façon, et c’est peut-être le plus étonnant, dans ses textes officiels le Vatican ne s’en est d’ailleurs jamais caché. (Les oecuménistes protestants ne prennent peut-être pas assez le temps de les étudier en détail ?) Même Vatican 2 est clair sur ce point (85), et le pape Jean-Paul II le réaffirme lui aussi jusque dans sa déclaration de repentance, en mars 2000, où il regrette les « méthodes » employées pour imposer la « vérité », mais il conclut… qu’il faut changer de méthodes, et non pas qu’il faut cesser d’imposer aux autres sa vérité ! (86)
C’est une constante de l’appel réitéré au dialogue œcuménique : on ne fait jamais à Rome que transformer avec brio le fameux vieux rêve de Louis XIV, un seul roi une seule loi une seule foi, en appel à… l’unité visible (ce qui, encore une fois, revient au même)… Et tout le monde prend ça pour de la repentance ?!
Ensuite Monsieur Ratzinger s’empresse de renchérir (87), avec tant de clarté que pour la première fois il provoque un tollé (88) chez les oecuménistes de tous bords, même les protestants si vigilants à ne pas « se hâter de condamner » les « Eglises-sœurs »…
Qu’ils se rassurent, nos oecuménistes réformés, ils n’ont pas été trop prompts, c’est le moins qu’on puisse dire ! Il y a déjà plusieurs siècles que Rome veut nous faire renoncer à « l’hérésie », et il y a déjà plusieurs décennies que peu à peu, poursuivant depuis toujours la même stratégie, sous prétexte d’œcuménisme le papisme poursuit son OPA inamicale sur la Réforme.
Car l’œcuménisme, du point de vue du Vatican, n’est pas autre chose. Les textes officiels romains sur les buts de l’œcuménisme (89) sont clairs à ce sujet.
La tactique mise en œuvre est simple. Point par point, le « dialogue oecuménique » passe en revue tout le contenu de la foi réformée. Comme au « bon » vieux temps, on essaie de l’annihiler. Non pas en supprimant physiquement les protestants (ça ne servirait à rien, il en renaît de nouveaux !) mais en supprimant le protestantisme lui-même, en le catholicisant peu à peu, méthodiquement, par étapes. Il suffit pour cela d’examiner les articles de foi point par point, et de tirer des conclusions tièdes qui donnent l’impression que toutes ces vilaines querelles sont de vieux machins périmés, tout comme la Réforme « du 16ème siècle » qui du même coup n’a plus lieu d’être. CQFD.
Le baptême, la Cène, la mère de Jésus, l’autorité dans l’Eglise, etc. etc., tout ou presque a fait l’objet d’un texte de réflexion commune dans ce but. Certains ont été dûment ratifiés, d’autres n’émanent que d’un groupe d’ecclésiastiques qui du point de vue protestant n’ont aucune validité puisqu’ils ne représentent pas la base, en l’absence d’une signature démocratiquement approuvée par les synodes.
Mais le plus « beau » spécimen du genre, c’est encore la Déclaration commune sur La doctrine de la justification (90), signée le 31 octobre 1999 à Augsbourg par l’Eglise catholique romaine et le président de la Fédération Luthérienne Mondiale.
Il s’agissait de convaincre les lecteurs de quelques morceaux choisis du texte, publiés dans la presse, que, finalement, les luthériens et les catholiques romains sont d’accord ou presque, sur l’essentiel ou presque, à savoir que le fameux point originel d’opposition radicale entre Luther et Rome _ le salut gratuit donné par Dieu en cadeau à l’être humain, par la seule grâce de Dieu _ enseigné par Luther qui se réfère à l’apôtre Paul _ contre la doctrine opposée, celle du catéchisme de l’Eglise catholique romaine qui enseigne le salut obtenu par les mérites et les médiations de « saints », et les indulgences pour écourter l’expiation au « purgatoire » (91)_ ce point de divergence radicale ne serait finalement qu’un regrettable malentendu ! (92)
A les entendre, nous voulions tous dire à peu près la même chose, c’est simplement qu’« on s’était mal compris au 16ème siècle » comme n’hésitera pas à dire publiquement un prêtre. Finalement, dira aussi publiquement un luthérien sous forme de plaisanterie, peut-être que « l’indulgence plénière est un mode d’expression de la grâce ? » Plaisanterie, peut-être… (et pas du meilleur goût), c’est un peu facile comme argument pour se dédouaner de répandre n’importe quoi.
En retournant un peu les phrases pour en faire un cocktail comique, peut-on vraiment faire illusion, même provisoirement ? Peut-on réussir à faire semblant de « réconcilier » deux discours radicalement incompatibles ? C’est en tout cas ce qu’ils ont cru, semble-t-il.
Nous sommes justifiés par la seule grâce de Dieu ? Et non pas par nos oeuvres ? Qu’à cela ne tienne ! On ajoute un paragraphe annexe : « Les justifiés seront aussi jugés selon leurs œuvres » (93), et le tour est joué.
Hybride parce que rédigé pour concilier les contraires, le texte l’est aussi du point de vue « juridique » : puisque le texte principal est effectivement passé par l’approbation des synodes luthériens, mais l’annexe qui lui a été ajoutée n’a pas été soumise au synode (94). Or, sans cette annexe, justement, Rome ne signait pas (95). Dans ces conditions comment prétendre qu’il y a eu accord ?
Mais allons au-delà de ce « vice de forme » administratif de la non-présentation de l’annexe aux synodes, qui à lui seul suffit à annuler la validité de la signature (96). Passons plutôt au fond :
La « Déclaration commune sur la doctrine de la justification » (c’est son titre exact), est prise naïvement, côté protestant, pour un accord sur la justification par la foi : ces mots « accord » et « par la foi » ne figurent pourtant pas dans le titre officiel du document signé.
Quant au corps du texte lui-même, il a fait l’objet de résumés hâtifs et incomplets qui en détournent le sens (généralement involontairement).
- On a donc parlé, non seulement, d’un « accord sur la justification par la foi » ;- mais aussi de la « fin des anathèmes » ;- on a abondamment cité un extrait, toujours le même, l’article 15, celui qui peut rassurer les protestants, selon lequel « c’est seulement par la grâce, par le moyen de la foi », que nous sommes « acceptés par Dieu » (97). Par contre, on a souvent oublié que ce texte n’avait pas été accepté tel quel par l’Eglise catholique romaine, qui avait donné une réponse négative le 25 juin 1998 (98) : pour que la signature se fasse, il avait donc fallu ajouter cette fameuse annexe, publiée au tout dernier moment, et non soumise aux synodes luthériens. Et que dit cette annexe ? C’est elle justement qui mentionne entre autres que « les justifiés seront jugés aussi selon leurs œuvres » (99) (ce qui ne contredit plus en rien le concile de Trente…) ! Et on appelle le tout « consensus différencié », le plus joli terme jamais inventé, le fleuron même de la langue de bois œcuménique. Une critique de talent en fera d’ailleurs un dessin humoristique représentant Luther à qui l’on dit : « Consentez-vous différemment ? » : Réponse, Nein ! Non ! L’ensemble du texte officiel, et pour cause, étant donc intitulé : « Déclaration commune sur la doctrine de la justification », et les mots « par la foi » ne figurant pas dans le titre. Quand j’ai publiquement interrogé un prêtre responsable œcuménique à ce sujet (100), il a répondu qu’on avait voulu gagner du temps en n’inscrivant pas un titre trop long… Ah bon ? Après 25 ans de pourparlers ? On a eu peur de gaspiller 25 secondes ? Soyons sérieux. Passons plutôt à la question des anathèmes :
Contrairement à ce que l’on a dit, les anathèmes ne sont pas levés dans cette déclaration. L’article 1 précise bien que les condamnations doctrinales restent en vigueur (101) aujourd’hui. Il est écrit seulement que les condamnations d’autrefois ne s’appliquent pas à l’enseignement de cette Déclaration commune (102). Autrement dit : quand nous rédigeons un texte ensemble, nous ne condamnons pas ce texte… ! Belle avancée œcuménique ! « L’hérésie est terrassée », fini le vilain 16ème siècle, les romains n’ont pas reculé d’un pouce depuis le concile de Trente, et les naïfs luthériens ont signé quand même…. Et tous les officiels de se congratuler et de photographier leurs poignées de mains bénies avec les descendants des luthériens pour ce merveilleux « pas en avant ».
Un pas en avant ?
On ne peut s’empêcher de penser à l’un des premiers ministres français du siècle passé, qui un jour, voulant faire l’apologie de son gouvernement, avait déclaré :
« Quand je suis arrivé, le pays était au bord du gouffre. Mais heureusement, depuis, nous avons fait un grand pas en avant ! ».
Mais les sincères oecuménistes protestants, en plaçant leur confiance dans l’interlocuteur romain, se préparaient des lendemains qui déchantent.
Ils n’ont pas tardé. Quelques mois après la signature d’Augsbourg (103), Jean-Paul II célébrait donc l’Indulgence du jubilé (104), puis M. Ratzinger publiait « Dominus Iesus » (105) pour prétendre que l’unique véritable Eglise chrétienne est catholique et romaine, ce sur quoi Jean-Paul II lui exprimait aussitôt son approbation (106) tout en invitant les protestants à poursuivre le dialogue œcuménique…
Nos candides oecuménistes en ont été blessés, déçus, surpris… Ils se sont sentis trahis, ont exprimé leur étonnement devant ce qu’ils prenaient pour un « double langage » (107)…
D’où leur venait donc cette surprise ? N’avaient-ils pas lu l’immuable catéchisme de l’Eglise catholique romaine ? Ne savaient-ils pas que les indulgences qui avaient éveillé la révolte de Luther existent toujours ? N’étaient-ils pas au courant qu’aucun dogme du concile de Trente de la contre-réforme n’a été aboli depuis ? N’avaient-ils pas pris la précaution de lire les textes officiels catholiques romains sur le but de l’œcuménisme (108) avant de signer quoi que ce soit ?
Où donc voyaient-ils une contradiction dans le discours de Rome ? De tout temps, l’Eglise romaine a prétendu être la seule ; jamais, elle n’a aboli un dogme ni reconnu une erreur dans le domaine de la doctrine de la foi ; toujours, elle a appelé les autres confessions à réintégrer l’Eglise catholique romaine ; les réaffirmations de la doctrine des indulgences tout comme le durcissement de l’autorité pontificale, ne sont nullement en contradiction avec les appels de Jean-Paul II ou de son successeur adressés aux protestants en faveur d’un « dialogue » réunificateur. Au contraire. Ils sont complémentaires, ils illustrent les deux volets d’une seule et même invitation : « J’ai la vérité », nous dit le Vatican, « venez qu’on en discute ».
Et nous, jusqu’où allons-nous tomber dans le panneau ? Pendant un quart de siècle nous avons laissé mûrir, sans réagir, ce monument historique en son genre, qu’était le « consensus différencié », sur la justification. Allons-nous aussi nous réveiller en retard dans les autres domaines ? Allons-nous par exemple, entre autres, laisser adopter sans broncher la « charte œcuménique » (qui n’a encore pas été soumise aux synodes) et qui voudrait nous remettre tous sur la voie de l’affirmation de l’Eglise « une, sainte, catholique et apostolique » (sic) ? Sous prétexte que « catholique » veut dire « universelle » ? Mais c’est justement ce que la Réforme refuse, d’identifier Eglise universelle, invisible, connue de Dieu seul, et Eglise catholique, devenu le titre officiel (par auto-proclamation !) de l’Eglise romaine. Allons-nous encore longtemps tomber dans le panneau, sans broncher, à chaque fois que l’on veut nous faire jouer sur les mots ?
Allons-nous encore nous laisser entraîner à d’autres dérapages ? Signer de nouveaux compromis ? Jusqu’à saper tous les piliers de la foi protestante ? Allons-nous ainsi brader tous les acquis de la Réforme, de A à Z, des confessions de foi jusqu’aux sacrements, en passant par la catéchèse et la démocratie chèrement acquise du système presbytéro-synodal, l’autorité collégiale dans l’Eglise ?
Pendant un quart de siècle, la majorité des réformés ne s’étaient même pas informés des pourparlers entre leurs frères luthériens et le Vatican. Nous avons pourtant des pasteurs en commun. Allons-nous également rester indifférents quand les anglicans se rapprochent de nous sur la question du ministère pastoral (109) d’une part, et que le Vatican fait des tentatives désespérées de les faire adhérer à l’infaillibilité pontificale (110) d’autre part ? Allons-nous, là aussi, un jour prochain « nous réveiller avec la gueule de bois », avec la langue de bois (œcuménique), et croire à un double langage ?!
Ouvrons plutôt les yeux. Il n’y a même pas de double langage dans le discours et la tactique du Vatican. Il y a une seule et même stratégie. « Réintégrer » (111) les protestants dans le giron de Rome. De gré ou de force. La méthode forte ayant échoué au 16ème siècle, on essaie maintenant de ramener les protestants de leur plein gré. Les méthodes ont changé, mais le but reste le même. Le message que Rome adresse aux autres confessions reste immuable, c’est le même depuis toujours : « J’ai la vérité », dit le Vatican, « venez qu’on en discute ».
Et encore merci, Monsieur Ratzinger, à ce propos. Merci d’avoir vous-même rappelé à ce sujet dans « Dominus Iesus » (118) que (selon la définition catholique romaine de l’Eglise) les assemblées protestantes ne sont pas des Eglises. Quel soulagement ! Il y a déjà un certain temps que le répétais à mes coreligionnaires protestants : mais c’est tellement plus efficace quand vous le dîtes vous-même. D’ailleurs « Hors de l’Eglise (catholique romaine) point de salut » n’a jamais cessé de figurer en bonne place dans votre catéchisme (119).
D’un point de vue protestant, bien au contraire, les Eglises ne sont pas des « distributeurs agrées » du salut. Le salut est donné par Dieu lui-même, directement du Producteur au consommateur. Nous n’avons aucun besoin d’un représentant. D’un point de vue protestant, les Eglises sont chargées d’annoncer la bonne nouvelle du salut. Comme la météo est chargée d’annoncer le soleil. Si un jour un monarque ou un démarcheur venait nous dire Hors de la météo, point de soleil, il serait accueilli par un grand éclat de rire. Et puis, après avoir bien ri, on prendrait garde de consolider la frontière entre le domaine du monarque et notre démocratie. Après avoir bien ri, on ferait retirer au démarcheur son pied de l’encoignure de notre porte. Une fois pour toutes. Et puis, une fois le représentant éconduit et la porte claquée, son contrat d’OPA, on en ferait un feu de joie. Il faut être positif, on ne sert pas l’évangile en claquant la porte… objecteront peut-être certains ? Pourtant l’évangile nous incite aussi à partir en « secouant la poussière de nos sandales » (120) quand il le faut. Certes la mission du chrétien ne s’arrête pas là. Forts de leurs sandales secouées, bien sûr les disciples repartent ailleurs pour d’autres actions, positives, pour l’essentiel même de leur mission : prêcher, guérir, annoncer la Bonne Nouvelle. Il faut être positif ? Mais la porte à claquer au nez du Vatican sera justement le geste le plus positif qui soit : le tremplin vivifiant du retour à l’Ecriture seule. Les huguenots ne s’y étaient pas trompés. C’était exactement la démarche suivie jusqu’au bout par les premiers Réformateurs (et depuis, Rome n’a renoncé ni à ses dogmes ni à ses tentatives de nous y faire adhérer). La résistance contre la doctrine romaine n’est pas une fin en soi, elle n’est pas le « but » de la Réforme : elle est un moyen, un préalable indispensable. Les premiers protestants l’avaient bien compris.
Malgré les persécutions, ils ont résisté et ils ont gagné. La foi protestante est « une enclume qui a usé beaucoup de marteaux » : grâce au courage et à la lutte des générations précédentes, nous l’avons en poche, cette clé de la liberté. Nous sommes héritiers d’un trésor inestimable qui ne nous a rien coûté, ce sont les autres qui nous l’ont chèrement acquis sur les bûchers. Arrêtons donc de le dilapider.
Nous protestants, qui sommes si respectueux des héritages matériels et soucieux de les faire fructifier, nous qui par civisme et par conviction éthique, prenons si grand soin de ne pas laisser bafouer la démocratie ni jeter la nourriture à la poubelle, pourquoi laissons-nous, dans l’inertie, se dilapider l’héritage de la Réforme, les valeurs nourrissantes et libératrices du Protestantisme ?
Comment, par esprit d’ouverture et de tolérance (envers le catholicisme romain lui-même intolérant et hégémonique), nous laissons-nous ainsi séduire par la collaboration œcuménique ? Jusqu’où allons-nous encore tomber dans le panneau, avec le risque de voir annihilé à moyen terme l’esprit de la Réforme, et donc cet esprit de tolérance lui-même ?
Arrêtons « l’auto-révocation ». Cessons de diffuser partout dans les médias notre solidarité et fraternité avec les causes les plus réactionnaires soutenues par le papisme, arrêtons de hurler avec les loups romains contre une société « déchristianisée » et laïque. Si notre société française est, plus exactement « décatholicisée », tant mieux ! Et si elle est enfin laïque depuis cent ans, c’est entre autres grâce au combat protestant. Réjouissons-nous. Profitons-en pour respecter les lois et les libertés de la République, faisons connaître au monde extérieur nos différences : il y a une autre façon de se dire chrétien, nous en avons le droit, alors clamons-le haut et fort ! Cessons de co-signer des déclarations communes avec les représentants catholiques romains, nous faisant ainsi passer pour une austère annexe de leur Eglise, moins connue et vaguement semblable.
Non, ce qui nous unit n’est pas plus important que ce qui nous sépare, comme voudraient le croire les oecuménistes de tous bords. Ce qui nous sépare, c’est la foi. Et rien au monde n’est plus important. Nos Réformateurs ont mis à la poubelle tout ce qui fait le catholicisme romain : la papauté, l’épiscopat, le clergé, les pèlerinages les pénitences, le culte des saints, les messes, les prières pour les morts, les reliques, le purgatoire, etc. etc. Alors faisons-le savoir ! Nous sommes en France, dans un pays où 95 % de la population n’a plus aucune envie de rentrer en relations avec tout ce qui pourrait y ressembler. Célébrons le culte protestant. Nous sommes héritiers d’un trésor : la liberté de culte. Alors profitons-en. Il n’est certes pas interdit et il est célébré dans des centaines de lieux de culte en France, mais nous les laissons envahir par toutes sortes de pratiques œcuméniques qui font de nos cultes de gentillettes cérémonies anodines où un visiteur de passage pourrait très bien venir sans même remarquer qu’il s’agit de protestantisme. Dans les trop nombreux temples où l’on supprime les psaumes et où l’on fait une prédication sur mesure pour plaire à tout le monde, en quoi le culte est-il encore protestant, en quoi le pasteur est-il encore protestant ? Nous pourrions aujourd’hui vivre enfin librement la foi protestante telle que la vivaient les réformateurs, mais sans les persécutions : or, ce n’est pas ce que nous faisons ! Faisons-le savoir, que l’évangile n’a rien à voir avec tout le bric-à-brac religieux fait de rites et de superstitions, dont le protestantisme est libéré depuis bientôt 5 siècles. Clamons-le sur les toits, que le message du Christ est tout autre. Ainsi c’est bien en claquant la porte, au nez de tout ce qui le défigure, que nous pouvons agir positivement pour servir l’évangile. C’est sans attendre qu’il faut mettre en œuvre du concret, du positif, du constructif : Arrêter l’œcuménisme : Recommencer à nous baser constamment sur toute la Bible et non sur des considérations de personnes œcuméniques. Arrêter l’auto-révocation : Respecter et faire fructifier l’héritage de la Réforme qui nous a été confié. Vivre pleinement la liberté de culte protestant que nous avons la chance d’avoir. Diffuser largement dans les médias les spécificités du Protestantisme :Faire connaître nos oppositions radicales avec le discours du Vatican, pour redonner à l’évangile son seul vrai visage, celui de l’Ecriture seule, celui de la Bonne Nouvelle. Si nous ne voulons pas céder à cette OPA inamicale lancée par le Vatican sur les autres confessions, si nous ne voulons pas brader notre foi en laissant perdre les valeurs libératrices de la Réforme, c’est maintenant qu’il faut réagir. Aujourd’hui. N’attendons plus. Arrêtons l’œcuménisme.
Irène Droit
Paris, le 24 août 2006